Tome I

Le dernier cercle

SOMMAIRE DU TOME 1

 

Prologue

 

Chapitre 1 : ambitions et ascension

Les premiers de cordée

De l’art de manipuler les opinions

Pouvoir, argent et propagande

La fabrique du consentement

 

Chapitre 2 : Chaos et contrôle social

Où il est question de limiter l’information

De l’art de façonner le regard social

Emma ou la névrose apocalyptique

Randonnée anthropologique chez les sans dents

Progrès, jeu du marché et belles histoires

Esbroufe, dettes et renvois d’ascenseur

Fascinante Chloé

L’Ecole des Neurosciences Appliquées (ENA)

 

Chapitre 3 : Fourberies et tribulations élitistes

La Guilde ou le pouvoir absolu d’un fonds d’actif

De l’art de retourner les esprits (opération « Bonnets rouges »)

Équations fiscales et calculs sur reste à exploiter

Où il est question de substitution causale

L’auberge de Lili

Tribulations au château de Meillant

Virée en quads

Où il est question du Dernier Cercle

 

Prologue

 

Votre monde est une farce, une énorme farce et nous en sommes les metteurs en scène.

Ce que vous faites, ce que vous pensez, ce que vous consommez, ce que vous achetez, c’est nous. Vos pulsions, vos envies, vos appétits, c’est nous. Votre idéal de vie et tout ce que vous pensez être un choix rationnel mûrement réfléchi, c’est encore nous.

Le moindre de vos comportements, la moindre de vos réactions est le fruit d’une subtile manipulation, un pari permanent fait sur votre absence de libre arbitre.

Qui sommes-nous ?

Pour certains, nous sommes de simples publicitaires comme il en existe des centaines. Pour d’autres, nous sommes des agents en relation publique. Pour d’autres encore, nous sommes des façonneurs de cerveaux et des artisans à penser du contrôle social.

La vérité est que nous sommes tout ça mais avec un impact démultiplié par mille. Nous sommes ceux qui travaillent dans l’ombre et dont personne ne parle. Nous sommes « la fabrique du consentement ».

Nous sommes les spécialistes de la mise en scène au service des puissants, les aidons à retourner des situations, à exploiter plus facilement, à dominer avec plus de contrôle. Que ce soit manipuler, convaincre, créer de l’addiction, détourner l’attention, susciter des révoltes ou les tuer dans l’œuf, nous sommes les architectes à penser le contrôle social.

Officiellement, nous sommes « l’agence », une société spécialisée en relations publiques et composée de publicitaires, de spécialistes en neurosciences, de maîtres en psychologie sociale et de propagandistes de tout poil.

Je suis Max, le patron de cette agence.

Et ceci est ma confession.

Chapitre1

 

 

 

1 – Les premiers de cordée

 

En matière de propagande, l’année 2027 fut particulièrement productive. Les affaires n’ont pas manqué, mon business était florissant.

La situation nationale était complexe. Au niveau international, c’était pire. Sur le plan social et économique, tout partait en vrille. A vrai dire, cela faisait déjà longtemps que tout avait commencé.

Le coût du pétrole était exorbitant, le monde subissait sa quatrième année de récession à deux chiffres. Tout était devenu plus cher : transports, alimentation, énergie, habillement, technologies. Même des choses aussi ordinaires que le dentifrice ou le papier toilettes. A tel point que les aides sociales furent transformées en rationnement pour les plus démunis.  Et des démunis, il y en avait : la misère se répandait comme une pandémie incontrôlée. Les classes moyennes devinrent laborieuses et les classes laborieuses devinrent miséreuses. Une histoire sans fin.

Plus que jamais, avec la crise des ressources et l’emballement climatique qui compliquait tout, les logiques de prédation s’exacerbaient. Dans cette course, la réussite n’était forcément destinée qu’à un nombre de plus en plus réduit de personnes dont je faisais partie : j’avais compris qu’avec ce contexte, pour celui qui sait être opportuniste, c’était  juste du pain béni.

Voyez-vous, tant qu’il y aura des hommes, il y aura toujours des ambitions à satisfaire, des intérêts à valoriser, des richesses à exploiter, des masses à manipuler. Richesse, notoriété et pouvoir ont toujours été des moteurs de convoitise.

Comme l’époque était bien entortillée avec des crises de tous les côtés, la demande de contrôle social et de propagande était au plus haut et,  en ce 8 décembre 2027, tout le monde me mangeait dans la main.

Pour autant, je n’ai pas toujours été l’artisan de votre programmation mentale et comportementale. Avant d’être le grand manitou de la propagande, avant d’être celui qui vous fournit des histoires et des référentiels sur un plateau, j’étais moi-même le produit d’une histoire particulière. Rien ne me préfigurait une telle destinée.

J’avais fait Sciences Po, HEC puis l’ENA, et tout me conduisait vers une carrière dans la haute administration ou dans la politique à l’exception de mon prénom. Très franchement, qui aurait l’idée d’appeler un futur haut fonctionnaire ou un brillant politicien  « Max » ?

A l’époque il aurait mieux fallu pour moi que je m’appelle « Charles Edouard » ou « Jean-Baptiste » : ça colle mieux avec le milieu et le parcours : ça a pour effet de sauver les apparences, cela vous ouvre davantage de portes, cela vous attire des sympathies : on reste dans la noblesse. Mais « Max »…  ça faisait parvenu, limite vulgaire. Pire, ça faisait même populaire. Dans la cour des futures élites, ça ne collait pas. Evidemment.

Vraiment, je détestais mon prénom. Mais avec du recul, je m’aperçus que ce fut un atout. Car le fait de porter ce prénom me faisait sortir du « mainstream » : cela me faisait regarder les choses sous un autre angle. Cela me persuadait que ce prénom singulier devait nécessairement me conduire à une destinée hors du commun.

Pendant longtemps j’ai eu l’impression de vivre une vie qui n’était pas la mienne, de suivre un chemin qui n’était pas tracé pour moi comme si je n’étais que le spectateur d’une existence ne m’appartenant pas. Les motivations de mes pairs restaient très formatées : il s’agissait de faire carrière, dans la haute administration ou dans la politique peu importe, l’important était de briller,  prendre des places, constituer des réseaux, acquérir du pouvoir, être meilleur que les autres : en somme, il s’agissait de se faire une place au soleil.

Bien sûr, c’est ce que je voulais aussi : qui ne voudrait pas réussir, aller toujours plus haut, toujours plus loin ? Je m’imaginais faire une brillante carrière politique, et peu importe la couleur du parti – la politique n’est pas affaire de convictions si l’on admet qu’elles ne sont au fond qu’une question de positionnement opportuniste à un moment donné.

Le terme même de « convictions » me faisait sourire. Les convictions ? Tout au plus des prismes de lecture, des logiciels qui formatent votre interprétation de la réalité. Prenez HEC ou l’ENA : ces écoles forment principalement aux sciences de la gestion et le monde est présenté sous la forme d’une série de chiffres et d’une économie qu’il s’agit de gérer, de faire fructifier. Du reste, je vous mets au défi de trouver un politicien énarque capable de s’extraire de ce logiciel de pensée. Jamais vous ne trouverez un énarque qui soit écolo et qui ait pu gravir les échelons du pouvoir. Des convictions ? Et puis quoi encore !? Juste des histoires que l’on se raconte… Lorsque l’on fait carrière en politique, à force de renvois d’ascenseur et de compromissions, même en admettant que l’on en ait eut des convictions, il en reste quoi au final ? Conquérir le pouvoir et y rester, une véritable addiction.

Jusque-là et à mon insu mes motivations n’étaient que prédéterminées, dopées par la compétition que je livrais avec François et Salman, mes plus proches camarades de promotion à l’ENA. Si nous avions eu des parcours sensiblement différents (j’étais le seul des trois à avoir fait HEC) nous n’avions jamais cessé de nous mesurer, et cela incluait bien évidemment les conquêtes féminines.

Mais contrairement à moi, François et Salman ne doutaient jamais de leur parcours : François, fils d’un énarque, était la caricature même de l’élite : compétiteur accompli, calculateur, manichéen à souhait, il avait tout pour réussir : on lui aurait donné le bon dieu sans confession ! Quant à Salman, il incarnait cette élite montante issue de la troisième génération d’immigration nourrie au libéralisme sous un vernis républicain. Si de prime abord il pouvait paraître élégant, séducteur et boute-en-train, il n’était en réalité que ruse et manipulation.

Une fois de plus, je me rendais compte que toute ma vie n’avait obéi jusque-là qu’à des choix téléguidés : le choix de mon épouse, Léa, était parfaitement dans la droite ligne du mainstream élitiste, celui d’une femme désireuse de se réaliser via la maternité et le soutien à son époux, histoire de s’afficher marié et père si possible avant 30 ans. J’avais donc eu un enfant avec Léa, Emma car ça « allait de soi ».

Après l’ENA, j’entrais à la Cour des Comptes, précisément comme mes deux comparses. Très logiquement, je devais poursuivre « ma carrière » dans la gestion, que ce soit d’un ministère, d’un Etat (voyons grand !), d’une grosse entreprise publique ou privée, peu importe à vrai dire : HEC, tout comme l’ENA, forment les élites aux sciences de la gestion et la réalité nous était présentée sous forme d’une série de chiffres à plaquer à la réalité.

Augmenter la rentabilité, optimiser les productions, attirer les richesses et les capitaux, veiller à la courbe du PIB, composer et arbitrer en faveur des seules logiques économiques et industrielles,  nous étions les garants de la croissance et du progrès, nous étions les premiers de cordée, ceux qui devaient représenter l’élite et tenir le système par le haut. 

L’horizon indépassable, c’était la politique qui me tendait les bras. Un destin parfaitement connu où tout n’est que places et postes à prendre, un destin obéissant à je ne sais quel film où le scénario est déjà écrit et joué.

Premiers cordee4

2 – De l’art de manipuler les opinions

On dit qu’il y a deux choses tragiques dans la vie : ne pas obtenir ce que l’on veut. Et l’obtenir. Me concernant, j’en rajouterai une troisième : ne pas savoir où aller… Et comme bien souvent, à l’unisson de ces lois immuables de physique quantique qui régissent l’univers, ou plus prosaïquement la réalité, mes attentes se matérialisèrent à l’occasion d’une formation professionnelle en stratégies de communication. C’était en juin 2017 à Paris. Je n’avais alors que 32 ans, je venais de sortir de l’ENA et j’étais alors simple conseiller à la Cour des Comptes. Ces journées de formation – cela dura trois semaines – furent le véritable détonateur. Il manquait un souffle, une direction à mes ambitions, c’est Elle qui me l’apporta.

Elle, c’était Chloé.

Chloé était jeune. Beaucoup plus jeune.

Un mètre soixante-douze, visage carré avec des pommettes saillantes, cheveux noirs et légèrement ondulés, silhouette athlétique, regard perçant et pétillant. C’est bien simple, je ne voyais qu’elle. Combative, courageuse, mordante, vive d’esprit, c’était une incroyable force de caractère. Chloé, c’était pour moi le symbole de cette féminité conquérante, taillée pour la compétition, qui ne doute pas un seul instant de son pouvoir sur le monde et du chemin pour y parvenir.  Une vraie tueuse à n’en point douter !

Ce fut le début d’une fascination sans limite.

A seulement 24 ans, Chloé était déjà négociatrice chez Exxon Mobil. Compétitrice hors pair, elle figurait d’ailleurs dans le top 100 du classement WTA.

Sans transition, je lui avais demandé pourquoi elle était là et ce qu’elle recherchait. Dans un sourire énigmatique, elle m’avait alors répondu qu’elle désirait connaître toutes les ficelles de la persuasion. Chloé c’était ça, un concentré de farouche volonté armée d’une résolution hors du commun. Non contente d’être déjà une négociatrice hors pair, elle voulait dans le fond dicter les termes mêmes de la négociation ! Bref, elle en voulait plus ! Avec le recul c’est sans doute ce que j’attendais, d’un alter égo digne de ce nom.

Le moindre détail de ces trois semaines me revient à l’esprit sans effort : des interventions piquantes de Chloé, des échanges que l’on a eu jusqu’aux repas pris en commun. Je me souviens de tous ses gestes, regards et postures. Jamais je n’avais vu autant une telle irradiation de résolutions. Elle s’avançait dans la vie comme si la foudre elle-même ne saurait la faire ralentir.

C’est également à l’occasion de cette formation que je rencontrais Liam. Ce n’était alors qu’un étudiant en neurosciences et malgré son air chétif, il impressionnait par son aplomb et plus encore par ses propos. Il avait développé une théorie du marketing pour le moins rocambolesque :

« En vertu de la physique quantique qui postule qu’un objet n’existe que si on l’observe, il faut orienter et canaliser le regard des consommateurs. C’est en orientant leur regard que l’on arrive aux finalités voulues. Sans fausse modestie, j’appelle cela du marketing quantique.

- As-tu un exemple concret ? demandais-je.

- Voyez-vous, c’est un peu comme un « nudge », un artifice que l’on utilise pour attirer l’attention. L’idée est de balancer une idée sur laquelle se focalise le quidam moyen. Balance-le sur les réseaux sociaux, ça fait boule de neige et on ne parle plus que de ça.

- Oui, mais as-tu un exemple ?

- Regarde dans les toilettes des hommes dans les hôtels ou les aéroports. La petite cible qui est collée au fond de l’urinoir : ça aide à pisser droit. Une étude a montré qu’entre des urinoirs équipés de nudge et d’autres non équipés, le temps d’entretien, et donc son coût, varie du simple au double. Voilà ce qu’est un nudge : ça attire l’attention et oriente les comportements ! 

- C’est vrai, tu as raison, j’aime bien pisser dessus, c’est malin.

- Plus généralement, en répétant les mêmes idées ou associations d’idées, on oriente durablement les regards et donc les jugements. On fabrique littéralement de l’opinion. Prenez les standards esthétiques : aujourd’hui une femme est réputée belle si elle est jeune, fine et grande. »

 

Marketing quantique3

Il va sans dire que sa remarque fit bondir Chloé qui parut plus qu’heurtée par sa démonstration.

« Merci les clichés !

- Mais c’est précisément ça le marketing, surenchérit Liam. « Fabriquer des clichés ». Et cela fonctionne à merveille ! Regardez le nombre de femmes désireuses de perdre du poids, ou de ne pas en prendre, ou qui se badigeonnent de crèmes anti-âge hors de prix. C’est un cliché qui structure les motivations et les comportements. »

- Quel est le rapport avec la physique quantique ?

- Justement, la publicité a façonné, durant ces dernières décennies, notre perception masculine de la beauté féminine à consommer, ajouta-t-il, avec gourmandise. Cela atteint un tel degré qu’aujourd’hui on considère comme certain un cliché qui n’est rien d’autre qu’une perception conditionnée. La physique quantique postule que toute la réalité n’est qu’un arrêt sur images et résulte de notre interprétation.

- J’en ai mal au crâne, dit Chloé.

- S’il y a une constante, dans l’esprit des gens, c’est qu’ils sont tous persuadés de faire des choix rationnels, poursuivit Liam. Or, rien n’est plus faux en définitive. Vos comportements ne sont rien d’autres que le résultat des 1500 à 3000 signaux que vous recevez chaque jour de façon inconsciente. Que ce soit la publicité, la propagande d’Etat, les normes sociales et plus encore les  lieux communs, tout est affaire de marketing et de communication, tout est orchestré. 

- Et que fais-tu du libre arbitre ?

- Le libre arbitre ? s’étonna Liam. Très surfait. Ultra résiduel : relisez Freud. »

J’aurai bien été incapable de le démentir tant ses propos faisaient écho à certaines de mes intuitions.

« Donc, mon attirance pour une femme belle n’est que le fruit des stéréotypes que cette publicité m’impose de façon inconsciente ?

- C’est exactement cela, jubilait Liam. Si tu n’oublies pas que l’esprit grégaire est la chose du monde la mieux partagée et le plus solide appui de toute propagande.  Toujours. Dans l’écrasante majorité des cas, nous agissons pour ne pas déplaire et rester collé à la norme.

- Moi, je suis mes propres choix, lança Chloé. Je ne cherche pas à plaire et personne ne me dit quoi faire. »

J’adorais sa façon si particulière de s’affirmer à chaque occasion. Elle s’affirmait avec un tel aplomb et une telle aisance, elle dégageait une telle force, qu’elle semblait être une dominatrice née pour atteindre les sommets. J’étais fasciné.

Chloe

3 – Pouvoir, argent et propagande

A la fin de ces trois semaines de formation, j’étais devenu complètement fasciné par le pouvoir de l’information. Mais aussi très perturbé : Chloé semblait toujours insaisissable et mon parcours, si prometteur soit-il, n’avait pas l’air de l’impressionner. Pour autant elle m’obsédait et je me sentais désarçonné par sa force de caractère et sa vivacité hors du commun. Elle m’apparaissait comme une véritable prédatrice qui avait tout compris au monde.

Notre dernière rencontre eut lieu dans un restaurant gastronomique, boulevard Montmartre, à Paris, le genre de restaurant réservé à la crème de la crème, fréquenté par des gens de la Haute Société, des banquiers et de riches investisseurs pour la plupart. 

Chloé semblait insatiable de curiosité.

« Et toi Liam, demanda-t-elle, quelles sont tes ambitions pour la suite ?

- Je n'en sais trop rien, les neurosciences me plaisent bien et j’aimerais beaucoup en faire un business.

- Dans le marketing ?

- Oui, il y a de la demande. Je me verrais bien dans une agence de communication dans laquelle je puisse mettre en pratique mes théories sur le marketing quantique et cognitif.

- « marketing cognitif ? » demanda Chloé. C’est quoi encore ce concept foireux ?

- Le marketing ciblé sur la personnalité des gens, répondit Liam. Par exemple, toi Chloé, tu as clairement une personnalité de cheffe, tu veux être reconnue pour ta force de caractère, ta détermination, ton courage et la moindre faiblesse te fait peur. »

Chloé resta silencieuse pendant un instant. Liam avait apparemment visé juste.

« Et me concernant, quel serait l’objet de ton marketing ciblé? demanda-t-elle avec ironie.

- Ce serait un ciblage portant sur un imaginaire de type paternel que l’on mettrait en rapport avec un pathos axé sur ta peur fondamentale qu’est la faiblesse…

- Je ne comprends strictement rien à ton charabia !

- Pourtant c’est très clair, répondit Liam, avec condescendance.

- Pas pour moi ! Explique autrement, de façon intelligible cette fois ! dit-elle en sortant de ses gonds, l’air frustré.

- Tu vois, tu veux contrôler tous les détails du monde qui t’entoure. Dès que quelque chose t’échappe, tu en ressens une frustration insupportable à laquelle tu réagis par la colère. C’est ton type de personnalité, la personnalité des leaders, de celles et ceux qui veulent tout contrôler.

Chloé eut un petit sourire en coin, comme si elle venait d’être démasquée.

« Et cette agence de communication s’adresserait à qui ? Quels seraient tes clients, tes prospects ? S’enquit-elle, manifestement intéressé par le projet de Liam.

- La communication d’influence et la propagande. Voyez-vous, pour protéger leurs intérêts ou les faire valoir, certaines firmes et lobby sont prêts à lâcher beaucoup de pognon et c’est là qu’on peut faire notre beurre. Pour satisfaire leurs ambitions et garder le contrôle, les puissants ont toujours eu besoin de raconter des histoires et nous les ont vendus sans vergogne, c’est là l’histoire de l’humanité.

- Oui, tu as raison, je pense que le cœur du pouvoir est là, affirma Chloé avec un regard songeur.

- Mais est-ce bien lucratif ? » demandais-je. 

Chloé sourit à ma question, comme si j’avais enfoncé une porte ouverte.

« Ma firme, annonça-t-elle, a dépensé des millions de dollars l’an passé, simplement pour la publication d’articles climato sceptiques dans des revues scientifiques ayant pignon sur rue

- Et ça leur a servi à quoi ?

- Tout simplement à légitimer le doute sur le réchauffement climatique. Si celui-ci est perçu comme naturel et cyclique, et non le produit des activités humaines, alors leur business peut continuer. Vous n’imaginez pas le nombre d’individus qui écrivent des articles en ce sens pour le compte de l’industrie pétrolière et à quel point cela peut être rémunérateur. »

L’eldorado était là : les multinationales étaient prêtes à lâcher des millions pour préserver leur fonds de commerce et leurs perspectives de profit. Mais pas seulement les firmes. Que ce soit des pouvoirs en place, des célébrités soucieuses de préserver leur notoriété ou de gagner en visibilité, je pressentais que les gens étaient prêts à lâcher beaucoup de fric pour bénéficier d’une bonne désinformation.

Je ne voyais plus qu’un vaste océan de billets. Je restais scotché sur cette image. Ceux qui s’imaginaient encore que le pouvoir consistait à occuper un poste haut placé de décision avaient tout faux. La conclusion s’imposait d’elle-même : dans une société de l’information, le pouvoir appartient à celui qui la maîtrise. 

« Et toi Chloé ? Demandais-je.

- Moi ? Mais je suis déjà la meilleure. »

Simple. Limpide, une évidence, j’admirais son assurance.

Communication d influence2

 

4 – La fabrique du consentement

Depuis cette formation et cette rencontre avec Chloé et Liam, j’avais fait mon chemin et, neuf ans plus tard, j’étais finalement passé de l’autre côté du miroir, ou du projecteur devrais-je dire, et c’est moi qui racontais dorénavant les histoires.  Le monde restait une farce mais je jouais le premier rôle dans sa mise en scène. 

Chloé m’en avait donné l’envie physique, Liam m’en avait donné l’esprit. J’avais donc logiquement créé et développé une agence de communication. Pour être tout à fait précis, ce fut seulement quelques mois après la formation en stratégies de communication, en juin 2018. Je l’avais simplement intitulée « l’Agence » : ça sonnait bien et c’était assez générique pour plaire, et suffisamment creux pour la faire évoluer au gré des opportunités.

Je l’avais créé avec Liam alors que j’étais à la Cour des Comptes en tant que simple auditeur. En bon apôtre du marketing quantique, il voyait en moi un  moyen pour que son rêve se réalise, et la promesse de contrats et de notoriété.

L’appartement de Liam fut le premier siège de la société, le temps d’empocher quelques subsides afin de s’offrir des locaux plus spacieux dignes de notre standing.  Fidèle à son idée fixe, il avait alors orienté l’Agence sur le marketing quantique, façon plus policée de parler de contrôle social : cette terminologie pouvait invariablement englober les actions de communication d’un lobby, d’une célébrité, d’une firme et même celles d’un gouvernement.

Un jour, il m’avait lancé :

« Tu verras, avec la crise et l’effondrement probable des classes moyennes, ne miser que sur le marché de la publicité est un pari perdant. L’avenir de notre business est le contrôle social, le contrôle des masses ».

Les faits lui avaient donné raison.

Liam, c’était donc devenu mon Monsieur Propagande, un expert de la psychologie sociale, un fervent admirateur d’Edward Bernays ou de Gustave Le Bon, sans parler du docteur Goebbels.  Ses plans étaient aussi tordus qu’efficaces. Il n’y avait pas plus machiavélique que lui et, d’une certaine mesure, il rendait toutes ses lettres de noblesse à l’illustre florentin.

Ma seconde associée fut Alice. Elle arriva à l’Agence en 2020 comme simple agent marketing. Son formidable aplomb m’avait d’emblée frappé ainsi que sa voix qui ne laissait jamais transparaître la moindre trace de nervosité ou d’émotions. Alice semblait déjà être une professionnelle avertie. Pour ne rien gâcher, c’était également une femme particulièrement séduisante, grande, fine, dotée d’une silhouette parfaite avec de longs cheveux bruns.  Issue d’une famille modeste, elle était  animée d’une farouche envie de réussir et c’était là son premier poste.

Liam m’incita à la choisir comme associée en 2021. Il avait même fait sa « fiche ». Il faut savoir que l’un des passes temps favoris de mon expert en neurosciences était d’établir des fiches de personnalité sur tout et n’importe qui. Joignant l’utile pour ne pas dire ludique à l’agréable, cela permettait de cibler les motivations des uns et des autres.

La fiche d’Alice parlait d’elle-même :

 

Prénom : Alice

Age : 26 ans (au 3/07/2021)

Peur fondamentale : l’échec

Profil psychologique : battante

Points forts : authenticité ; grande assurance et force de travail ; engagement 

Points faibles : pour éviter les échecs, n’hésites pas à user de subterfuges et tromperies

Motivations : besoins compulsifs d’actions et de défis à relever, séductrice

Nota Bene : ne porte que des vêtements de marque ; aime se montrer ; attirée par le luxe ; envie irrépressible d’étaler sa future richesse

 

Il va sans dire que je gouttais les nota bene que Liam mettait systématiquement au bas de ses fiches… Et je les adorais ses fiches ! Elles ciblaient précisément les différentes typologies psycho sociales humaines. Liam en dénombrait neuf types et cela nous assurait de savoir quel argument utiliser en face de la personne pour susciter son engouement, la convaincre ou lui retourner le cerveau.

Je ne doutais pas un seul instant qu’il avait aussi fait une fiche me concernant…

S’agissant d’Alice, je me souviens encore de la discussion que nous avions eu avant son intronisation comme associée. C’était le 25 août 2021. Ce matin-là, nous l’attendions dans le grand bureau de l’Agence, dorénavant installée dans des locaux flambants neufs sur le boulevard Saint Germain.

Le grand bureau, c’était notre salle de « brainstorming », là où l’on se triturait les neurones pour faire en sorte que nos prestations soient pour le moins en adéquation avec les sommes qu’on n’allait pas manquer d’empocher : l’une des vertus cardinales de la communication, c’est de pouvoir enrober les choses et de les vendre à un prix exorbitant au premier pigeon venu.

A la question « que désirez-vous ? », Alice nous avait répondu « tout » sans l’ombre d’une hésitation. Cela voulait tout dire et signifiait sa motivation. Ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était se montrer, afficher son luxe, se faire remarquer, porter les plus beaux vêtements, les plus belles montres, les plus belles chaussures… Elle voulait toujours briller. C’est son ambition, son avidité et sa soif de réussite qui nous firent décider de la choisir comme associée. Il était évident qu’elle se donnerait à fond, selon les préceptes du « syndrome de l’imposteur » - qui veut qu’une personne doutant de ses aptitudes se surinvestisse dans le travail.

Au-delà de sa compétence et de son engagement de chaque instant, ce qui avait emporté ma décision était sa ressemblance avec Chloé. Pas sur le plan physique – athlétique, Chloé était une sportive accomplie – alors qu’Alice fréquentait les clubs de fitness pour rester fine. La ressemblance était surtout flagrante quant à leur port altier : comme Chloé, elle ne voulait pas qu’on lui marche sur les pieds, était fière, sûre d’elle-même et cela se respirait si vous me passez l’expression. Dire qu’elle en imposait serait un euphémisme ! Une vraie dominatrice ! Se mettre en scène était pour elle une seconde nature et le moindre regard masculin qui la croisait était source de lubricité inavouée. Alice devint notre alpagueuse, une harpie de premier ordre !

Mais Alice c’était surtout un instinct inégalé pour le storytelling : raconter de belles histoires, c’était son don. Avec elle, un poison mortel se transformait comme par enchantement en un médicament de premier plan : personne n’était aussi doué qu’elle pour retourner les cerveaux et manipuler les émotions : l’Agence entière l’adorait !

Comme elle disait si bien :

 

« Rien n’est plus puissant qu’une belle histoire. Personne ne peut l’interrompre. Aucun ennemi ne peut la vaincre. »

Mais avoir comme associés des propagandistes talentueux ou des experts en storytelling n’était pas suffisant. Il nous manquait un bonimenteur capable d’emporter des  contrats à la force de son verbe et de son bagout… Le bonimenteur en question fut tout trouvé en la personne de Pierre, que j’avais rencontré à l’occasion d’un séminaire. De prime abord, l’homme paraissait rustre. Mal rasé, dépenaillé, il donnait plus l’impression d’être un vendeur à la petite semaine appointé par la petite entreprise du coin. Sa force de conviction était telle qu’il pouvait convaincre n’importe qui pour acheter n’importe quoi : l’agence lui était donc grande ouverte et il devint rapidement notre botte magique.

C’est en 2023 que je recrutais mon quatrième et dernier associé, Jérémy, un ami d’enfance.  A l’opposé de Pierre, et un tantinet efféminé, c’est plus par ses connaissances, sa culture et sa finesse d’esprit qu’il arrivait à séduire ses interlocuteurs. Il avait le don de rendre beau ce qui était moche et il en faisait une conviction partagée. C’est via un blog culturel sur Instagram que sa notoriété s’était affermie. La pertinence et la finesse de ses analyses l’avaient propulsé au premier plan des influenceurs de renommée. Avec ses 17 millions d’abonnés, il était devenu l’instagrameur le plus en vue et le mieux rémunéré pour les lancements de produits et modes diverses. Pour l’Agence, c’était l’homme de la situation pour dynamiser nos campagnes en apportant le canal de distribution qui nous manquait : il devint tout naturellement le « porte-voix » de l’Agence.

Après une parenthèse parisienne, il était temps de passer à l’étape supérieure : c’est connu, dans une société de l’information pour ne pas dire du spectacle quotidien, plus quelque chose attire le regard et sidère, plus le succès est au rendez-vous : la visibilité est la clef du système.  « Plus t’es visible, plus ça banque ! », ne cessait de marteler Liam.

Dans une société d’infobésité, les gens n’ont plus le temps de traiter et d’assimiler l’information. Les jugements qu’ils peuvent émettre à un instant T se perdent dans un flux saturé d’informations. De fait, seule la visibilité importe.

Comme le disais Roy Cohn, mentor de Donald Trump devant l’éternel, « peu importe que l’on dise du mal ou bien de vous, l’important est d’attirer l’attention ».

Muni de ses idées fortes pour seule boussole, et alors que j’étais devenu Secrétaire d’Etat en charge de l’enseignement supérieur auprès du Ministre de l’éducation, nous acquérions en 2024 un building au centre de Lyon, alors la métropole la plus dynamique et en vue. La sky line du quartier d’affaire qui s’étendait de La Part Dieu à Vaulx en Velin avait depuis longtemps supplanté La Défense : au-delà du monde, c’était Chloé que je voulais impressionner et subjuguer et, moyennant quelques avantages fiscaux obtenus en sous-main par l’intermédiaire de Bercy, nous avions pu mettre la main sur le vaisseau amiral du quartier d’affaire.

L agence voit les choses en grand2 1

Dès l’année suivante, l’Agence était devenue une redoutable machine de compétition : pas moins de onze départements la constituaient autour de portefeuilles d’activité comme l’industrie pharmaceutique, le marketing politique, l’énergie, les thérapies géniques, les objets connectés etc. Crise oblige, le département objet de toutes les attentions était celui du « social design et contrôle social » où la demande était exponentielle. Attention intéressée sachant que ce département générait nos plus gros profits !

A l’unisson de ma mentalité de tueur, je voulais absolument m’entourer d’autres tueurs au sein de l’Agence : on ne chasse bien qu’en meute ! C’est dans cet écosystème que j’introduisis une règle d’ascension verticale : au département le plus rentable était octroyé le dernier étage et au moins rentable le rez-de-chaussée, lieu le plus bruyant et le moins spacieux. Je fis en sorte que chaque département soit destinataires du chiffre d’affaire des autres, meilleur moyen pour se mesurer, se challenger et se motiver. Quoi de plus jouissif que de prendre un étage supplémentaire et de se rapprocher du bureau de Dieu ? Quelques « burns out » et suicides ponctuèrent cette ascension sans retour mais cela restait résiduel et permettait en silence de dégager les loosers.

L’Agence était donc un véritable laboratoire d’un nouveau darwinisme social qui ne disait pas son nom.

Les perdants, je n’en voulais pas.

La fabrique du consentement

5 – Où il question de manipuler l’information

 

Pour ma part, m’associer avec Liam était un calcul rationnel, d’autant que ses théories plaisaient à Chloé dont je voulais gagner les faveurs avec le secret espoir qu’elle se décide un jour à rejoindre notre affaire.

L’idée était simple : utiliser mon réseau et mon pouvoir naissant pour faire fructifier l’Agence via des renvois d’ascenseur en exploitant à fond le pouvoir de décision et de rétribution que j’acquérais au fur et à mesure de mon ascension.

Il y avait toujours matière à communiquer et à solliciter des prestations exorbitantes, les arguments ne manquaient pas : en l’échange de telle ou telle faveur, en contrepartie d’un contrôle de comptes qui devait s’avérer complaisant ou simplement boucler la consommation d’un budget annuel.  Peu importe à vrai dire, l’important était de grandir au plus vite, accumuler les fonds, acheter d’éventuels concurrents et prendre des options permettant d’assurer, in fine, le monopole sur la manipulation de l’information.

Il faut avouer que lors de ces deux premières années d’exercice, il n’y avait pas beaucoup de prestations correspondant à des besoins réels, c’était surtout de la magouille, aucune société qui se respecte ne peut s’en passer pour prendre son envol, petite concession de ma part à la vision marxiste de l’accumulation du capital.  Pour des raisons légales, Liam en fut d’abord le PDG : je ne pouvais être décemment celui qui décidait d’opérations de communication en même temps que celui qui empochait les contrats.

C’est surtout avec le recrutement d’Alice que l’Agence a emporté ses premiers « vrais » contrats.  Auparavant, c’était plus du bricolage ou la part de l’esbroufe dominait.  Dès 2024 l’Agence remportait le marché de la communication d’une grosse firme pour la promotion d’un  nouveau pesticide censé remplacer sans dommage collatéraux le glyphosate. A cette occasion, les bénéfices récoltés par l’Agence furent énormes pour ne pas dire ahurissants. Ce fut le départ de notre véritable ascension.

Mais s’il est vraiment une opération de communication qui consacra ma renommée, ce fut indéniablement celle menée contre le mouvement « Extinction Rébellion ». C’était en 2025, peu de temps après que je prenne le poste de PDG de l’Agence ainsi que nous en avions convenu avec Liam.

Depuis quelques années, avec la récession et la pauvreté grandissante, l’exaspération sociale ne cessait de progresser et les révoltes se multiplièrent.  Le contexte s’y prêtait parfaitement : pas besoin d’avoir fréquenter les bancs de l’ENA pour comprendre que la demande de propagande ne peut qu’exploser dans un monde où la démographie ne cesse de croître, les ressources de s’épuiser et le climat de se dérégler : c’est une règle de trois basique, en l’occurrence notre équation gagnante, une équation qui alimentait peurs et angoisses, donc des révoltes à foison. Le système était attaqué de toutes parts et le besoin de propagande était au plus haut.

Pour assurer le contrôle social et limiter les rebellions, la première des réponses fut bien évidemment de limiter l’information et de « nudger » l’opinion, la divertir.

Dans un monde dominé par les médias numériques, il est assez facile de limiter l’information pour rendre visible ce qui nous paraît utile et d’occulter ce qui nous paraît déplaisant. La visibilité des informations déviantes était déjà fortement réduite sur le net via la modification des algorithmes. Et pour ce qui était des médias, comme nous en avions dorénavant le contrôle, nous pouvions divertir l’opinion en un claquement de doigt, soit en la nudgant sur des thématiques distrayantes et apaisantes, soient sur des sujets faisant peur et susceptibles de les préoccuper.

Mais il fallait aussi encadrer la liberté d’expression pour la limiter. Les arguments ne manquaient pas : atteinte à la sécurité nationale, diffamation, sectarisme, sédition, terrorisme ou radicalisation etc. Nous avions même inventé la terminologie de « terrorisme mental » pour sanctionner les opinions qui étaient manifestement contraires aux bonnes mœurs et de nature à instaurer un climat d’angoisse favorisant la sédition. En droit, on appelait ça l’« erreur manifeste d’appréciation », terminologie déjà utilisée depuis longtemps mais rénovée pour l’occasion. Cela donna lieu à une abondante littérature et à des procès fleuve. Bien évidemment, le catastrophisme écologique rentrait dans cette dernière catégorie.

Ce qui est formidable, lorsque la crise est partout et que tout semble partir en vrille, c’est que les gens sont prêts à tout pour retrouver une certaine normalité et se rassurer. Revenir ainsi sur des libertés publiques fondamentales, en l’occurrence le droit d’expression, est ainsi grandement facilité. Devant la peur, l’une des émotions les plus puissantes qui soit, il assez facile de focaliser les inconscients et les comportements sur certaines directions. Parler de terrorisme, de méchante épidémie ou d’une pollution suspecte et anormale suffit généralement pour détourner l’attention et orienter les gens. Cela remplit leur inconscient et focalise leurs préoccupations. On ne pense plus qu’à ça.

Il en est de même avec la crise économique et le dérèglement climatique. Il y a de l’angoisse et de la peur. Mais aucune solution si ce n’est celle du système qui, lui, rassure par les certitudes et la prévisibilité que l’on en a. Les gens aiment le contrôle, la prévisibilité, les certitudes. Le désordre et l’incertitude, c’est l’enfer.

Mais manifestement, cela ne suffisait pas.  Du moins pour les jeunes générations, les plus révoltées et les plus vindicatives.  Beaucoup de jeunes ne travaillant pas, n’ayant aucune dette et n’étant piégés par rien, ils avaient les coudées franches pour s’exprimer même s’ils ne proposaient rien si ce n’est d’être contre le système ou d’identifier des coupables à leurs misères. Si la plupart baignait dans une sorte de léthargie nihiliste, beaucoup étaient suffisamment désespérés pour passer à l’acte et se révolter. A titre personnel, je comprenais ce sentiment : dans un monde qui semble partir en sucette, où l’évolution s’accélère, où la perte de sens et la foi dans le progrès semblent totalement consumés, où la réussite n’est destinée qu’à un tout petit nombre, la rébellion semble inévitable.

Mais cela ne concernait qu’une minorité, celle qui s’avait s’extraire de l’apathie ambiante. Mais une minorité grandissante.

L’une des solutions pour éviter toute contagion est de « neutraliser la réflexion », c'est-à-dire bombarder quotidiennement l’opinion d’un flux d’informations contradictoires : cela a pour effet de désorienter et de rendre apathique.  Un bel exemple est d’alerter quotidiennement sur le terrorisme et d’alterner avec d’autres informations contradictoires en assurant que tout va bien et qu’il faut continuer à faire la fête et profiter. Face à de telles contradictions informatives, le réflexe premier est de relativiser l’information en se réfugiant dans une sorte de bulle : un simple réflexe de survie. Elle n’est pas belle la vie ?

 

6 - De l’art de façonner le regard social

Mais parfois cela ne suffit pas.

En France une révolte ne cessait de prendre de l’ampleur chez les jeunes ; il s’agissait du mouvement « extinction rébellion » qui ne prônait pas moins que le renversement du système. Principalement constitué de jeunes, la philosophie du mouvement s’inspirait d’un déclinisme de bas étage avec pour seule perspective un retour à l’âge de pierre et un capitalisme réduit au simple troc.

Blasé, madré, comme à l’accoutumer, les oligarques avaient tenté de contrôler le mouvement de l’intérieur en corrompant leurs instances internes ou plus subtilement en orientant leurs revendications vers  le juteux business des énergies renouvelables et du « greenwashing ». Pourtant, il arrive un moment où les préceptes de Gramsci échappent même aux apprentis sorciers : l’entrisme n’opère plus quand la gouvernance d’un mouvement se démocratise. Le mouvement étant devenu incontrôlable, le nouveau gouvernement n’avait plus d’autres solutions que de nous solliciter pour le décrédibiliser.

Dans le strict respect de notre tableau de marche érodé et huilé telle une mécanique implacable, j’organisais sans délai un brainstorming avec mes associés. Ce fut le 8 janvier 2025.

Comme à son habitude, Alice prit la parole d’entrée de jeu. Plus que nous tous, elle savait empointer les failles et contradictions d’une situation et les exploiter sur le champ.

« Ce n’est qu’un mouvement constitué de jeunes loosers. Des petits cons qui ne veulent ni consommer ni profiter mais attaquer notre mode de vie pour revenir à l’âge de pierre. Des activistes radicaux, hermétiques au compromis et n’autorisant aucune opinion différente condamnant les gens à revenir sur leurs aspirations légitimes à aller plus haut, devenir riches et gagner en confort !

- Si les prisons n’étaient pas déjà pleines il faudrait les condamner pour terrorisme mental, observa Pierre assis devant une petite table ronde en train de lire l’Equipe, l’une de ses distractions préférée avec la lecture du magazine Closer. Leur discours apocalyptique est juste effrayant. Et complètement contradictoire alors que les gens veulent davantage de pouvoir d’achat !

- Mais oui ! Alice se penchait en avant pour mieux attirer l’attention sur son décolleté plongeant. Décroître alors que la crise ne cesse de s’amplifier depuis maintenant cinq ans et que les gens veulent davantage de pouvoir d’achat, voilà qui résume leur profonde débilité !

- Analyse intéressante, observa Liam. Mais, voyez-vous, je pense qu’il s’agit là plus certainement d’une réaction d’angoisse. Tous ces reportages anxiogènes sur l’emballement climatique, les guerres, la famine… c’est en train de ronger le peu de cerveaux qu’ils leur restent. Ils ont peur tout simplement, c’est de l’éco-anxiété. Une simple peur qui génère, comme toujours, les plus absurdes croyances.

- Comme si le retour à l’âge de pierre était le meilleur moyen pour permettre la survie de l’humanité ? ironisa Jérémy

- Exactement. Liam se décida enfin à détourner son regard d’Alice. Les médias sont les premiers relais de ce retour à l’obscurantisme.

- Il ne faut pas exagérer, les médias ne relatent que les manifestations les plus visibles, difficile qu’ils passent outre, observais-je. De toute façon, ils font peur et dérangent. L’opinion ne les soutiens pas, personne n’a envie de perdre son niveau de vie ou de la mise en place d’une dictature verte ou tout serait rationné.

- Nous n’avons qu’à appuyer sur les contradictions de ce mouvement minable et mettre en évidence qu’il va à l’encontre des souhaits de la population, suggéra Alice de façon hautaine.

- Je ne crois pas que le gouvernement souhaite engager les prémisses d’une guerre civile intergénérationnelle. Ce n’est pas non plus d’aller contre ce mouvement. Plus on lutte contre quelque chose et plus il se renforce par l’attention qu’on lui consacre, je ne vous apprends rien. Il s’agit d’être malin et de les ringardiser indirectement pour tuer leur attractivité auprès des jeunes. Même ma propre fille est sensible à leur discours ! »

Ma fille Emma était la parfaite représentante de l’escroloc endurcie. L’adolescente de dix-sept ans que tout indignait. Elle rejetait en bloc le système sans voir plus loin que le bout de son nez.

Personnellement, je pensais qu’elle suivait le chemin freudien classique : la révolte contre Papa. Entre autres critiques, elle ne cessait pas de me reprocher que seul le pouvoir et le profit m’intéressait. Sans qu’elle s’en doute j’en étais bien sur flatté bien que cela soit des immondices dans sa bouche.

La simple vérité est qu’elle n’en faisait qu’à sa tête. Je n’arrêtais pas de lui faire la leçon, de lui expliquer comment fonctionnait le monde, de lui faire appréhender les vertus de la compétition mondiale dans une perspective d’évolution.  Mais non, elle n’arrivait décidément pas à comprendre que si un pays arrêtait de produire pour jouer cette fameuse carte de la « décroissance », il se laisserait inévitablement distancer par les autres et qu’au final, il perdrait des ressources qu’il aurait pu exploiter, des parts de marché, de la compétitivité, du PIB et ainsi de suite, qu’il serait inévitablement éjecté de la course selon le dilemme du prisonnier, qu’il deviendrait hors-jeu. Je me disais qu’elle était atteinte d’un certain degré d’autisme, issu certainement de Léa qui, elle, savait au moins le cacher derrière une docilité à toute épreuve.

Du coup, elle restait une indécrottable partisane de la décroissance, cette idée farfelue prônant la baisse graduelle de la consommation et de la production car ce serait la solution pour sauver la planète, qu’il fallait cesser l’exploitation des ressources pour être « en symbiose avec la nature » et « vivre d’amour et d’eau fraîche », ce genre de conneries en somme, le type même de conneries véhiculées par le mouvement « Extinction Rébellion ». Voilà ce qu’était ma fille : une idéaliste sensible aux discours sectaires et autres obscurantismes de l’époque qui voulaient câliner la planète. Plus concrètement, c’était pour une part son jeune âge mais surtout le confort obscène dans lequel elle se vautrait qui l’autorisait à proférer ce genre d’élucubrations.

« Les jeunes sont censés resté scotchés à leurs applis, smartphones et univers virtuels, reprit Liam d’un air cynique. Ils ne sont pas censés raisonner, la captologie est là pour ça. Si ce mouvement prend de l’ampleur, c’est lié à l’anxiété grandissante, donc à l’information dominante, c’est là qu’il faut creuser.

- Captologie ? s’étonna Alice.  

- Le fait d’envoyer constamment des signaux activant leurs dopamines ou circuits de récompense, répondit posément Liam. Tous les grands du numérique font ça, cela vise à capter l’attention des jeunes et à les rendre addicts. Un peu comme le like de Facebook et les notifications qui vont avec.

- C’est sans doute le moment pour ressortir certains vieux clichés…, observa Jérémy qui ne semblait pas prêter attention à Alice sans doute pour ne pas alimenter son narcissisme extravagant. Tu dis qu’ils ont peur, qu’ils sont anxieux, qu’ils redoutent l’avenir : autant jouer là-dessus pour les ringardiser… et faire acte de contre propagande sur les réseaux.

- C’est une bonne idée, remarqua Liam. Jouer sur des référentiels de comportement. Voyez-vous, les foules ne sont pas capables d’avoir des raisonnements rationnels, c’est pourquoi il faut absolument travailler sur les émotions et le ressenti, c’est la clef d’une bonne propagande depuis Gustave Le Bon. Nous pourrions mettre en exergue, via des films ou des reportages un modèle à imiter, une sorte de héros des temps modernes, quelqu’un de positif et qui sait vivre, qui sait plaire et être attractif. Ce serait l’archétype du winner, celui qui a une foi inébranlable dans le progrès et les capacités humaines à évoluer et s’adapter. Il serait ambitieux et serait aller de l’avant. Il resterait fondamentalement optimiste et imperméable à une quelconque névrose catastrophiste…

- Intéressant, coupa Alice. A contrario, les gens verraient dans ceux qui manifestent des gens incapables de vivre et de plaire. Etre défaitiste et vouloir revenir à l’âge de pierre, ce n’est pas très sexy, ils seront la risée de tout le monde, les demeurés débiles à éviter à tout prix !

- Exactement, repris Liam. Personne ne veut déplaire. Et, indirectement, cela les fera passer pour des névrosés, des gens malades. Après tout, la névrose apocalyptique existe bel et bien, autant surfer sur certaines images fortes. Tu dois bien avoir des gens pour jouer ce rôle de modèle dans tes instagrammeurs ou youtubeurs de renommée Jérémy ?

- J’en ai plein ! »

Comme toujours, les idées les plus simples restaient toujours les histoires qui se vendaient le mieux. Avec l’aide de Jérémy, toute une campagne de promotion fut initiée à grand coup de vidéos et clips promotionnels vantant l’attractivité et la combativité de tel ou tel individu de renommée sur les réseaux sociaux.

Dans les mois qui suivirent, on s’employa à créer le buzz autour de ces petites vidéos et à les faire tourner en boucle. Assez rapidement, et sans que ce mouvement soit directement ciblé, le regard social sur les jeunes d’« Extinction Rébellion » changea, tout comme les sondages d’opinion à leur égard. Ils n’étaient plus regardés comme des jeunes qui se battaient pour une cause juste mais comme des névrosés défaitistes et catastrophistes incapables d’aller de l’avant, rétrogrades et pessimistes.

Ils étaient devenus de véritables pestiférés dans la société, rejetés par le grand nombre.

Extinction rebellion2

Le globe juin 2025

7 - Emma ou la névrose apocalyptique

Cela m’apporta aussi des arguments bien pratiques lors de mes innombrables joutes verbales avec ma fille. Un soir, alors que je rentrais du bureau, Emma m’alpagua d’entrée de jeu :

« Alors comme ça Papa, je suis une « décliniste », et tout ce que je pense est rétrograde ? Mais tu te trompes ! C’est le système qui est rétrograde et qui nous fait aller dans le mur ! Balança-t-elle d’un air hystérique.

- Mais non ma fille, tu es abusée par des histoires qui ne fonctionnent pas. Ce que les gens veulent, c’est aller de l’avant, c’est le progrès. Crois-tu réellement que proposer le déclin via la décroissance et un niveau de vie divisé par cinq est susceptible de faire adhérer les gens ? Crois-tu réellement que les gens veulent faire du « sur place » ou, pire, revenir en arrière à l’époque des charrettes ? Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent : les gens veulent en profiter, ils veulent avancer, ils veulent briller mais certainement pas se limiter !

- Parce que les gens sont cons ! répliqua-t-elle d’un air renfrogné. Mais regarde un peu autour de toi Papa ! : la biodiversité est sur le point de s’éteindre, il n’y a plus de climats ! juste une longue série de catastrophes naturelles. Tantôt il fait 50 degrés, tantôt il fait -30, et parfois même en l’espace de deux mois ! Il n’y a plus de récoltes possibles, tout est de plus en plus cher et inaccessible, les arbres crèvent tous et malgré ça la plupart des gens ne réagissent pas et sont dans le déni, comme toi ! Ils s’en branlent tous du moment qu’ils ont leurs conforts immédiats ! »

Le déni, on y revenait toujours avec elle : une façon bien pratique de ne pas considérer mon point de vue, l’argument de celles et ceux qui n’ont pas d’arguments.

« Les gens ne sont ni cons ni dans le déni ma fille. La vérité ? Tant que tu peux manger, tu manges, et tant que tu peux en profiter, tu en profites, c’est aussi simple que cela. Je vais te dire : les gens aiment qu’on leur mente et qu’on leur raconte des histoires, c’est comme ça. Ils sont prêts à tout pour optimiser leur confort tant physique que mental ! Maintenant, si les gens veulent changer, ils n’ont qu’à voter écolo aux élections. Nous sommes dans une démocratie libérale non ? C’est comme cela que ça marche. Et certainement pas en voulant détruire le système !

Elle jeta son sac sur le canapé du salon et son précieux smartphone tomba sur le sol. Elle se précipita aussitôt dessus pour voir s’il fonctionnait encore, l’air complètement hystérique.

« Mais les élections sont toujours manipulées ! C’est d’ailleurs toi-même qui me le dis !

- Ce n’est qu’une question de propagande ma fille. S’ils sont bons, s’ils trouvent les arguments qui font mouche et qui motivent les gens, alors pourquoi pas, c’est le « game ». Et le jeu c’est d’aller de l’avant, plus haut, plus loin, d’en profiter davantage, de gagner plus de confort, de s’élever dans la hiérarchie sociale. Et ce n’est pas avec ces loosers qui veulent revenir à l’âge de pierre et qui sont pessimistes sur tout ce que l’homme fait que tu pourras t’accomplir et avancer, crois-moi.  Je veux que tu sois une battante Emma ! Ne niques pas ta vie à être catastrophiste, ce n’est pas comme cela que tu feras ton bonheur ! »

Et elle partit bouder dans sa chambre en laissant les affaires de son sac éparpillées sur le sol. Parmi ces dernières, un journal attira plus particulièrement mon attention. C’était un exemplaire du journal subversif « Je pense donc je suis », l’un de ces journaux interdits qui circulaient sous le manteau.

Je pense donc je suis2

Je regardai l’heure sur ma montre : il était vingt et une heure passée de cinq minutes et mon émission préférée avait déjà commencé. J’étais énervé. Tout cela à cause de jérémiades d’adolescente en mode « no futur ».

Je pris la télécommande et alluma la télévision sur France 2. Il s’agissait d’« extreme weather », une émission spectacle qui diffusait tous les soirs les catastrophes naturelles remarquables de la semaine écoulée. J’avais déjà raté les cinq premières minutes de l’émission fétiche : beaucoup d’images impressionnantes, des scènes dévastatrices, des gens en désarroi, des cris, du sensationnel : tout y était pour captiver et exciter l’attention.

J’adorais. Le changement climatique avait du bon.

Mais je me faisais tout de même du souci pour Emma. Il était évident que ce n’était pas une simple crise d’adolescence tardive mais bel et bien une névrose apocalyptique. Après le brainstorming sur l’opération « extinction rébellion », Liam m’avait transmis une fiche sur ce syndrome.

Nevrose apocalytique 1

C’était exactement ce dont souffrait Emma. Avant cela je n’avais pas conscience qu’elle était malade. Je décidais d’en parler à ma femme qui en fut terrifiée.

Le lendemain, Léa appela le psychothérapeute dont le nom figurait sur le papier transmis par Liam. François m’avait parlé de ce psy, c’était un bon : il avait soigné son fils qui était redevenu normal. Une semaine plus tard, Emma pris rendez-vous avec le bon docteur qui lui trouva effectivement un syndrome avancé de névrose apocalyptique. Je pris rendez-vous avec lui pour connaître les traitements disponibles.

« Votre fille souffre d’une névrose apocalyptique avancée, me lança-t-il. Elle fait un focus obsessionnel sur toutes les choses qui vont dans le sens d’un scénario apocalyptique et occulte tous les autres aspects positifs de la vie en général. Elle autoalimente sa névrose par un incessant biais de confirmation qui la conduit à s’enfermer dans une sorte d’hystérie la conduisant à tout rejeter et l’empêchant de se projeter, profiter de la vie et vivre. Elle est complètement détachée des réalités et ne s’en tient qu’à des faits contextuels polluant son cerveau.

- C’est bien ce que je craignais Docteur... Elle est totalement déconnectée de la réalité économique, de la réalité de l’ascension sociale, de la réalité du progrès et de la compétition. Dites-moi, il y a un traitement contre cela ?

- Il faudrait la faire revenir dans la réalité en la focalisant sur un nouveau cadre de jeu où elle pourrait à nouveau se projeter et avoir des interactions sociales saines.  Je pense à ce jeu de réalité virtuelle, « Real life ». C’est un jeu avec beaucoup d’interactions sociales et avec des référentiels sains. On y apprend des métiers, à construire sa vie, à acheter et consommer, à profiter, à se comparer avec d’autres qui ont réussi. Elle pourrait à nouveau identifier les bons référentiels à avoir et recoller aux réalités en vigueur. Elle pourrait à nouveau aller de l’avant. »

N’étant toutefois pas très convaincu par ses conclusions sur une thérapie par la réalité virtuelle, je décidais alors de solliciter un acupuncteur. Ce dernier examina Emma et lui  trouva effectivement plein de problèmes, des déséquilibres énergétiques en veux-tu en voilà et plein de points à harmoniser. Mais après six séances, aucun résultat probant.

La femme de François me conseilla alors de voir un spécialiste en Feng Shui. Il est vrai que la chambre d’Emma était un vrai foutoir et l’expert me démontra que là était bien l’origine de son problème et de sa maladie. Il fallait donc placer Emma dans une plus grande chambre, orientée plein sud et avec beaucoup de luminosité. Il fallait veiller à l’énergie environnementale de sa pièce et je dus acheter tout un bric à brac de matériaux différents que je devais placer à des endroits clefs. Mais le comportement d’Emma ne changea toujours pas…

Comme la rumeur s’était répandue au sujet de ma démarche, je reçu ainsi, dans les semaines qui suivirent, plein de spécialistes de disciplines différentes qui, tous, trouvèrent un grave problème chez Emma qu’ils savaient résoudre. Je ne m’étais donc pas trompé.

Je reçu même un psychothérapeute quantique. Sa théorie me plaisait beaucoup et il me faisait penser à Liam. Comme les autres, il avait identifié le problème : Emma se trompait de réalité et exerçait son focus sur quelque chose dont elle n’avait ni le contrôle, ni de certitudes d’où ses angoisses multiples et sa névrose obsessionnelle, en l’occurrence son imaginaire apocalyptique reposant sur toute une série d’interprétation négative des faits : pour elle, l’économie n’était pas en transition mais « en crise » ; le climat ne changeait pas mais « s’emballait » ; elle ne voyait pas les gens qui réussissaient mais seulement « l’inégalité démentielle entre les super riches et tous les autres » ; là où beaucoup voyait de l’évolution et de la croissance, elle voyait de « l’effondrement » et de la « destruction ». Et ainsi de suite. Il me suggéra de ne rien lui imposer mais de lui susciter plutôt l’envie de changer car tout devait partir de son désir. L’idée était de l’envoyer faire des cours en psychologie pour l’amener à appréhender ses dysfonctionnements mentaux et recoller à des réalités plus saines. Il fallait absolument que cela proviennent de ses propres choix.

J’acceptai la démarche, tout content d’avoir identifié une solution.

Mais la thérapie devait malheureusement s’inscrire sur un temps long et je dû endurer bien d’autres conflits avec ma fille…

8 - Randonnée anthropologique chez les sans dents

En 2026, la situation partait vraiment en vrilles de tous côtés et le besoin de contrôle social, lui, était en constante augmentation.

Lorsque l’on est à la fois le Cardinal et le Ministre de la communication, on doit nécessairement s’intéresser aux petits gens qui constituent notre cible en termes de manipulation.

Le vendredi 13 novembre 2026, j’organisais donc une petite virée campagnarde avec Liam et Alice. Ce n’était pas pour fêter le succès de la dernière opération. C’était juste l’un de ces weekends que l’on organisait de temps en temps pour s’aérer les esprits et consolider les liens de l’équipe. Pierre et Jérémy étant pris par ailleurs, nous n’étions donc que tous les trois.

En arrivant à l’Agence, Liam était déjà là et en tenue de randonneur. Il portait un gros sac à dos comme s’il était fin prêt pour un périple de deux semaines dans la brousse. Et une casquette jaune pour recouvrir son crâne chauve.

En m’apercevant, il jeta un œil à sa montre :

« Dix minutes de retard, tu abuses.

- Alice n’est pas encore là ?

- Elle doit certainement se faire belle pour séduire le gueux, répondit-il d’un air sarcastique.

- Tu sais que l’on va à Mâcon, c’est quoi tout cet attirail ?

- C’est pour attirer la sympathie et communiquer avec l’autochtone, ça aide. C’est psychologique. »

Cinq minutes plus tard Alice arriva à son tour. Le changement de style était manifeste : elle avait revêtue un body noir aux manches longues et col bateau avec des boutons pression au décolleté ouvert et dévoilant le haut de ses seins. Ses épaules restaient ainsi totalement dénudées. Elle portait des talons aiguille et un pantalon noir moulant en simili cuir, so sexy.

« Eh bien, observa Liam, là je pense vraiment que l’on va être au centre de toutes les attentions !

- Question de classe. On l’a ou on ne l’a pas », rétorqua Alice tout en passant sa main dans sa longue chevelure brune, comme si elle était en train de jouer une scène publicitaire. 

On balança nos affaires dans le coffre de la BMW de Liam, une voiture noire à boîte automatique, puis nous prîmes la direction de Macon, petite ville de trente mille habitants un peu au nord de Lyon.

L’autoroute était quasi-déserte, l’un des avantages d’années de hausse continue du prix du carburant, et Liam s’en donna à cœur joie en faisant des pointes à plus de 200 kilomètres à l’heure. 20 minutes avant le point d’arrivée, une pluie battante commença à tomber obligeant Liam à décélérer. Mais, à peine dix minutes plus tard, c’était devenu un véritable déluge et nous dûmes stopper sur une aire d’autoroute. Liam descendit, observa le ciel qui était complètement sombre et parsemé d’éclairs laissant deviner une intense activité électrique,et remonta pour garer sa voiture quelques mètres plus loin sous la toiture des pompes à essence.

« Ça sent la grêle, je crois qu’il est grand temps de prendre un café »

Les vingt mètres qui nous séparèrent du bâtiment furent comme une véritable douche. A peine rentrés à l’intérieur, les premiers grêlons commencèrent à frapper le sol et les toitures. Comme nous, Alice se retrouva toute mouillée, et son body collait maintenant à ses seins. On voyait très distinctement ses tétons triomphants au centre de larges aréoles. Elle s’en alla s’essuyer dans les toilettes. La station-service était presque déserte et, à part nous, il n’y avait que le responsable et un couple, deux cinquantenaires abattus aux cheveux gris. Ils étaient en train de regarder la scène démentielle qui se jouait à l’extérieur d’un air circonspect.

« Elle est à vous cette voiture ? demanda Liam en désignant un vieil utilitaire tôlé exposée à la grêle devant le bâtiment.

- Oui », répondit l’homme d’une voix sourde d’inquiétude.

Le ciel, d’une teinte violette étrange, était zébré d’éclairs aveuglant. Un nombre impressionnant de branches de tous calibres voltigeaient au dehors sous la force du vent et les grêlons se firent maintenant plus gros, tout comme le bruit ahurissant du ciel qui craquait de toutes parts.

« J’espère que vous avez pris l’option grêles dans votre assurance ? Demandais-je, comme pour mieux tuer le temps.

- Beaucoup trop chère, nous n’en avons pas les moyens, répondit la femme. C’est un luxe que seuls peuvent se payer les plus riches ».

Sitôt qu’elle ait dit ça, des grêlons de la taille de petits melons s’abattirent au sol comme si l’enfer se déchaînait sur terre. Les vitres de l’utilitaire volèrent en éclat sous les impacts multiples. L’homme était dépité.

Une minute plus tard, un craquement sourd se fit entendre et la lumière s’éteignit. Un cri strident éclata des toilettes. Je me précipitai : c’était Alice, qui se retrouvait coincée à l’intérieur, la porte étant verrouillée à cause de la panne de courant.

« Sortez-moi de là ! Cria-t-elle comme une chatte offensée.

- Pas de panique ma belle, je vais te sortir de là.

- On n’a plus de réseau, dit Liam d’un ton flegmatique en regardant son smartphone. Mais je peux encore prendre des photos.

- Vas plutôt demander au responsable où est le déverrouillage manuel ! »

Le responsable arriva avec une lampe de poche, ouvrit le boîtier situé à côté de la porte et tourna le dispositif avec l’aide d’une pince. La porte s’ouvrit et Alice apparue à moitié nue et les seins bien à l’air. Liam prit aussitôt une photo sous le regard ébahi du responsable.

« J’étais en train de faire sécher mon body quand la lumière s’est éteinte ! lança Alice en se rhabillant à la hâte.

Au bout d’une demi-heure, la grêle cessa et l’extérieur semblait maintenant comme un paysage féerique : près de dix centimètres de glace recouvraient toutes les surfaces exposées aux éléments, comme un vernis surréaliste. L’utilitaire était méconnaissable, ses vitres éclatées, sa carrosserie rendue difforme sous les multiples impacts, peu de chance de la voir redémarrer compte tenu de le grêle accumulée.

« J’espère que vous avez de quoi vous en payer une autre ! lança Liam à l’attention de l’homme aux cheveux gris sidéré.

- Non bien sûr que non, j’ai tout perdu et je n’ai plus de travail, répondit l’homme.

- Que faisiez-vous avant ? demanda Alice tout en ajustant son body et en refermant ses boutons.

- J’étais agriculteur. Mes rendements ne cessaient de baisser à cause de ce fichu dérèglement climatique. Les aides ont fondu comme neige au soleil, je n’ai pas pu me payer des serres semi souterraines, j’ai fermé boutique  »

Nous reprîmes la route mais à faible allure : même si la voiture de Liam avait les pneus qu’il fallait, l’autoroute était couverte de grêlons. Dix kilomètres plus loin elle fut à nouveau praticable.

En arrivant sur Maçon, nous dument changer d’Hôtel car celui qu’on avait réservé était victime de la crue du fleuve. Liam en trouva un et nous débarquâmes finalement à l’hôtel Ibis, tout près de la gare ferroviaire. Alice était ravie : l’hôtel était pourvu d’une piscine. Moins d’une heure plus tard, et après un petit apéro improvisé nous partîmes en reconnaissance dans la ville pour dénicher un bar et se mêler à la population locale : Liam voulait à tout prix voir ce que les sans-dents et classes populaires se racontaient et c’était d’ailleurs le but de ce petit week-end : une randonnée à visée anthropologique.

Les rues étaient dans l’ensemble désertes et la plupart des magasins avaient fermés depuis bien longtemps compte tenu de la crise. La plupart des villes en campagne restaient mal approvisionnées et devenaient des concentrations de pauvreté, de drogue et de mal-être. C’était le lieu de vie des loosers et de tous ceux qui n’avaient pas su traverser la rue.

Liam avait sorti les statistiques de la ville : le taux de chômage y était de 85% et l’espérance de vie ne dépassait pas les soixante ans, soit quinze ans de moins que celle des classes aisées.

Nous passions à côté d’un attroupement devant ce qui était autrefois un carrefour. Il s’agissait d’une banque alimentaire et Liam, toujours en tenu de randonneur en herbe, interrogea un homme d’une quarantaine d’année qui ressortait du lieu avec un sac.

« Dans ce sac, il y a des nouilles, de la soupe déshydratée, du riz reconstitué, ça devrait me faire la semaine : je ne suis pas un gros mangeur !" répondit l’homme.

- Vous habitez ici ? demanda Alice, qui prit une photo.

- Vous êtes de la télé ? c’est pour une émission ? demanda l’homme, circonspect.

- Oui nous faisons un reportage pour sensibiliser l’opinion sur la détresse sociale, répondis-je d’un air affirmé et me surprenant moi-même de mon improvisation de génie.

- J’habite chez ma mère avec mes frères et mes sœurs, répondit l’homme qui semblait maintenant rassuré. On s’entasse, on n’a pas le choix. J’ai au moins la chance de ne pas vivre dans la rue comme la moitié de la population. La plupart des gens comptent sur l’indulgence de leurs propriétaires, pour qu’ils acceptent de les loger, en attendant qu’ils reçoivent de quoi payer leur loyer. C’est pour ça qu’il y a autant de chômeurs qui dorment dans la rue.

- Cela vous dirait que l’on vous offre un verre quelque part ? demanda Liam, percevant là un excellent guide pour son tripe anthropologique.

- Quand il s’agit de boire, répondit l’homme au visage profondément ridé et dont les dents abîmées traduisaient une vie difficile, je suis toujours partant. »

L’homme nous amena vers un troquet à dix minutes de là. Sur le chemin, le paysage qui s’offrait à nous était à la hauteur de nos espérances : les rues étaient délabrées et beaucoup de tentes s’entassaient ici et là dans les multiples recoins et à chaque détours de rue. La plupart des gens étaient hagards et semblaient en mauvaise santé. Les plus jeunes, complètement apathiques, restaient scotchés sur leurs smartphones sans se parler comme pour oublier la misère dans laquelle ils vivaient.

« Ici, près de 50% des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, lança l’homme. Le pire c’est pendant les vacances scolaires car beaucoup d’enfants bénéficient des repas gratuits de la cantine. Mais en période des vacances, cela se limite souvent au take-away du soir venant du kebab du coin. Et les gens n’ont rien à bouffer. La nourriture saine est bien plus chère alors les gens mangent n’importe quoi et sont tous obèses.

- Ils ne se font pas vieux alors ? s’enquit Liam.

- Ici, si vous atteignez 50 ans, c’est déjà pas mal ! Entre les cancers, les maladies cardiovasculaires et les canicules, c’est une vie de merde. C’est pourquoi les gens sont tous malades et ça va en empirant. Comme ils n’ont pas d’emploi et pas d’espoir, ils trouvent consolation dans la drogue. Il n’y a pas de bouffe, pas de carbu, mais des dealers c’est pas ça qui manque ici ! »

Nous arrivâmes au troquet, le seul lieu qui était ouvert et bien rempli. Un vrai repère de paumés et de gens délabrés de toutes sortes. Liam était aux anges et prit plein de photos.

« Regardez, observa Alice, ils ont le regard presque humain ! » dit-elle, en se mettant la main sur le nez pour faire face aux mauvaises odeurs provenant du surplus de miséreux au mètre carré. 

On paya une bière à l’homme, qui la vida d’un seul trait, nous obligeant à lui en offrir deux autres.

« Vous savez, repris l’homme qui semblait maintenant plus apaisé, la majorité de la population se nourrit grâce à la banque alimentaire. Ils ne peuvent pas faire autrement. Il faut pouvoir aller jusqu’au supermarché, ce qui nécessite une voiture. Il faut avoir de quoi payer le gaz pour cuisiner. Et nous ne sommes pas à Lyon ou à Chalon, nous ne sommes pas une ville prioritaire en termes d’approvisionnement ! »

Il se leva et nous ramena un vieil homme qui était en train de boire un ersatz d’apéritif anisé plus loin.

« Regardez bien cet homme : vous lui donnez combien en âge ?

- Je dirais la cinquantaine, répondit Alice qui se masquait le nez dans une vaine tentative d’échapper à la pestilence du lieu.

- Faux ! rétorqua l’homme. Il n’en a que 30. C’est l’effet de la vie de merde que l’on a ici, entre les drogues, l’alcool et la chaleur accablante. Et s’il fait un mauvais trip, il est encore davantage dans la merde vu que le service d’urgence de l’hôpital a fermé. La liste d’attente pour voir un médecin est tellement importante qu’elle s’allonge souvent à plusieurs mois. Les normes ici, ce sont les allocations et les addictions : la plupart des gens vont chercher leurs allocations et filent directement chez les vendeurs de drogue, voilà notre vie ! »

Je sentais Alice défaillir et me décida pour la raccompagner à l’hôtel, laissant Liam poursuivre ses investigations dans cet infâme fourbis.

Arrivés à la chambre, Alice se trouvait étrangement en bien meilleure forme.

« J’ai envie de toi Max.»

Qu’elle ait envie de moi ne me surprenait pas : tout le monde me trouvait sexy et je ne crois pas qu’un autre homme aurait pu m’égaler.

« Cette atmosphère électrisante, cette grêle, les orages, la crue et toute cette pestilence environnante, tout cela m’excite Max … », dit-elle tout en me fixant du regard et en caressant mon entrejambe avec sa main.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle me plaqua contre le mur, défit mon pantalon et engouffra aussi sec ma queue qui était déjà en érection dans sa bouche. Elle me suça lentement et généreusement, comme une enfant qui voudrait faire durer le plaisir. Puis elle se redressa, enleva son pantalon et, après m’avoir caresser la joue comme pour mieux vérifier l’état de mon rasage, me demanda de m’allonger sur le lit, ce que je fis…

Dix secondes plus tard je me retrouvais la tête sous sa vulve et, alors qu’elle s’était mise à califourchon au-dessus de moi, commença à imposer son rythme en exerçant à chaque fois une pression plus soutenue sur ma langue tout en me tenant la tête avec l’une de ses mains et en me branlant avec l’autre. Elle se déchaîna ainsi pendant près de dix minutes au terme desquelles un frisson parcouru mon échine. Je joui en même temps comme pour mieux accompagner son extase.

« Tu as été presque parfait Max, je te donne sept sur dix. Mais nul ne doute que tu feras mieux la prochaine fois… N’est-ce pas que tu feras mieux ?

- Oui » Répondis-je l’air ébahi.

Elle me regarda l’air satisfaite, contente d’avoir un nouveau jouet à sa disposition. Quelle dominatrice ! Je venais d’être évalué par mon alpagueuse en cheffe et je me sentais déjà à ses pieds. La garce !

Deux heures plus tard, Liam arriva tout énervé car des voyous étaient en train de siphonner l’essence du réservoir de sa BMW et il avait dû faire appel à la police municipale.

« Max, j’en ai ma claque de ce trou à rats. On se barre ? »

9 - Progrès, jeu du marché et belles histoires

 

L’année 2026 fut décidemment l’année des gros contrats, de ceux qui apportaient la solidité financière dont l’Agence avait grandement besoin. Faire une opération de communication c’est bien, mais s’assurer ad vitam aeternam la communication pour une firme c’est encore mieux, d’autant plus si cette dernière se situe sur un marché prometteur. Tout le jeu consistait donc à obtenir l’exclusivité sur la communication de telle ou telle firme tant pour son marketing grand public que pour sa communication institutionnelle. Le must étant de fixer nos honoraires sur la base d’un pourcentage sur le chiffre d’affaires réalisé par la dite firme.

Chaque jour, le marché offrait de nouvelles solutions face à tous les besoins générés par l’évolution du contexte : la pollution sans cesse plus croissante de l’eau, la pollution de l’air avec l’augmentation des particules fines, l’explosion des maladies, du stress et des troubles neurologiques, l’effet de serre et les catastrophes naturelles… tout cela générait de nombreux besoins, de nouvelles convoitises, de nouveaux marchés et, bien évidemment, de nouveaux poids lourds financiers et mécanismes incitatifs structurants pour l'économie. 

A dire vrai, le marché de la communication qui s’offrait à nous était, tout bonnement, fabuleux !

Le progres en marche

Jamais l’industrie pharmaceutique ne s’était aussi bien portée. La santé représentait maintenant près de 30% du budget d’un ménage. Pour les classes fortunées, les thérapies géniques et le transhumanisme avaient le vent en poupe : « s’augmenter » était devenu la grande mode chez les élites. Il en allait de même pour la sécurité privée, dont les marchés s’envolaient tout comme le secteur des jeux de réalité virtuelle qui devinrent l’alpha et l’Omega du sentiment d’une vie réussie pour bon nombre de personnes même si cette dernière n’était que simulée.

Pierre, fin négociateur et bonimenteur hors pair, nous avait déniché cette année-là trois pépites qui allait assurer à l’Agence des revenus non seulement pérennes mais aussi exponentiels.

La première fut un contrat d’exclusivité sur la communication de la firme « Purify Air ». Cette firme, leader sur le marché porteur qu’était l’air pur, possédait déjà plus de 3000 bars et hôtels « à oxygène » à travers le monde. Elle garantissait, via des systèmes de filtration, un air pur permettant de détoxifier tout le carbone inhalé et de préserver ainsi sa santé physique et mentale, les concentrations de particules fines étant à l’origine, notamment, de nombreux troubles neurologiques graves. 

Effet de serre oblige, ces dernières, issues notamment des combustions fossiles, devaient connaître une augmentation fulgurante ce qui, par la même occasion, nous garantissait de beaux jours et des revenus pérennes, nos honoraires étant fixées selon un pourcentage fixé sur le chiffre annuelle de la firme. 

La seconde pépite fut les patchs médicaux de Vista Med. Ce fut un coup de poker car le marché des capteurs et tests médicaux était déjà bien saturé. Mais cette firme avait fait preuve d’innovation et nous pensions qu’elle allait rapidement faire le buzz avec ses patchs à base de bactéries génétiquement modifiées et collés sur l’avant-bras. Ces derniers permettaient de tenir informé leurs utilisateurs via toute une série d’indicateurs sur leurs anomalies sanguines.

Le coup de poker s’est avéré payant : en quelques mois, et grâce à notre campagne de marketing, la plupart des gens s’étaient mis à en porter. Une nouvelle addiction était née, l'auto-surveillance médicale 24/24 et tout cela était bon car cela boostait les traitements qui allaient avec, tout comme le pourcentage de nos honoraires bien évidemment.

La dernière pépite fut l’exclusivité obtenue avec la firme « Aqua First », spécialisée dans de la vente d’eau pure, sans nitrates et sans pesticides. Ce marché me tenait à cœur car j’avais vraiment envie de soutenir leurs actions ayant moi-même été atteint du choléra deux ans auparavant.

Jamais je ne m’étais senti aussi mal : des diarrhées en veux-tu en voilà, des nausées à répétition, des vomissements de dingue, cela avait duré plus d’un mois. Alors soutenir et promouvoir une firme qui apportait des solutions concrètes pour la santé et le bien-être des gens, plutôt deux fois qu’une. Je dois bien avouer aussi que les prévisions de croissance étaient tout à fait colossales pour ce marché très prometteur : avec le réchauffement climatique, l’érosion des sols et la fertilisation sans cesse croissante des terres pour y pallier, les nappes phréatiques étaient devenues de vrais concentrés de nitrates et de substances toxiques : l’eau potable gratuite distribuée dans les grandes villes n’était potables que parce que les normes sanitaires avaient été très largement assouplies !

Com 2026

Bien évidemment tous ces nouveaux marchés liés à l’évolution du contexte avaient générés de nouvelles industries et puissances financières : les thérapies géniques, l’industrie du transhumanisme, les firmes sur les marchés de l’air et de l’eau pure avec toute l’industrie de filtration derrière, le secteur des réalités virtuelles etc.

D’un point de vue financier et économique, toutes ces nouveaux mastodontes de l'économie voyaient d’un bon œil la dégradation de l’environnement qui faisait leur bonheur. Et c’était véritablement les seuls secteurs qui résistaient à la crise et affichaient des bénéfices croissants.

La destruction de l’écosystème était devenue le socle d’une économie bien portante.

C’était bien évidemment triste mais cela faisait également notre bonheur. Financièrement parlant.

Toutes ces opérations de marketing devaient nécessairement s’accompagner de belles histoires. Au vingtième siècle, on évoquait le progrès, la civilisation, les droits de l’homme, l’égalité, le bonheur … Bien évidemment, l’évolution avait continué son petit bonhomme de chemin et il fallait s’adapter, faire rêver, toujours…

On dit que les gens veulent toujours la vérité mais rien n’est plus faux. La vérité est que l’on se raconte tous des histoires et que l’on est constamment demandeur de belles histoires si ce n’est pour se rassurer, se justifier ou continuer à avancer.

C'est porquoi les gens aiment qu’on leur mente d’où l’importance du storytelling. Lorsque vous acheter du jambon, vous voyez dans les rayons des grandes surfaces non pas du jambon mais toute une série de belles histoires : « jambon sans sel », « à base de porcs élevés sans antibiotiques », « sans conservateurs », « sans nitrates de sodium », « à l’Italienne », « cuit à l’étouffée », « d’une qualité supérieure et d’une traçabilité garantie », « certifié agriculture biologique », « de porcs nés, élevés et transformés en France », « d’éleveurs de nos régions », « à base d’une alimentation contrôlée et sans OGM » etc.

Finalement, on achète une histoire avant d’acheter du jambon.

Il en est de même avec la mode de la préservation de l’environnement. Aujourd’hui, toute entreprise doit se verdir et faire un minimum de greenwashing pour plaire car telle est la demande. D’où les histoires d’économie circulaire, de compensation carbone et bien d’autres pour afficher une image plaisante et continuer à produire. Bien évidemment, tout cela reste une fumisterie et ne préserve en rien l’environnement : le recyclage des ressources répond d’abord à la pénurie de ces dernières et permet avant tout d’entretenir la production et les effets de bords qui vont avec. De même pour la compensation carbone : comme la morale – se comporter en écolo – et le statut – qui suppose d’avoir et de produire toujours plus – deviennent antagonistes, on gère cela en ne changeant rien et on demande aux autres d’être écolo à sa place en leur donnant un petit quelque chose. C’est ce que l’on appelle la « compensation » : mais au final, la production reste la même car il y a des effets de report en cascade, cela reste juste une histoire pour plaire et vendre.

Moi-même je me racontais plein d’histoires. Il y a encore quinze ans, je me disais que le progrès nous amènerait à coloniser d’autres planètes, que l’humanité avait forcément un destin interplanétaire. La science fiction a très largement contribué à ce rêve de Star Trek à Star Wars en passant par toute une ribambelle de romans alimentant notre imaginaire. Récession et manque de financement oblige, mais aussi  du fait des limites biologiques et techniques, ce destin là s’est éloigné.

Mais une autre histoire a prit le dessus : aujourd’hui le progrès, notre destin ultime c’est le transhumanisme, « s’augmenter » pour atteindre la vie éternelle et s’affranchir de nos limites biologiques grâce aux avancées de la science. Une belle histoire qui, miracle du progrès, est alimentée par l’effondrement de l’écosystème et les limites biologiques évidentes à supporter un air devenant chaque année de plus en plus toxique. Si l’on se permet une petite introspection, c’est bel et bien une histoire qui nous permet de se rassurer, de justifier un modèle économique et de continuer à aller de l’avant, quelque soit la faisabilité du projet.

Il y a 50 ans nous prêchions partout la démocratie libérale pour garantir le « respect des droits de l’homme » ou « libéraliser » l’économie. Là aussi, c'était une belle histoire, un peu comme la colonisation qui devait apporter la civilisation, mais permettant avant tout de développer l’économie de marché et l’exploitation des ressources.

Aujourd’hui, on ne parle plus de droits de l’homme : diminution des ressources oblige, la logique de captation et de privation des ressources fait place sur celle de prédation. De fait, le contrôle social est devenu la norme. Les droits sociaux et autres inepties ne servent donc plus à rien. Si je croyais à l’évolution du genre humain cela me désolerait mais croyant avant tout en la sélection naturelle qui elle, au moins, est un fait avéré, je m’en moque. Du reste, il faudrait être complètement stupide pour condamner un système qui m’apporte par ailleurs des certitudes, de la richesse, du pouvoir et de la notoriété. La morale, autant la laisser aux pauvres, c’est tout ce qui leur reste !

 

10 - Esbroufe, dettes et renvois d’ascenseur

 

Début 2027, la situation politique était devenue complexe. Fin politicien, le président d’alors était connu pour son sens du compromis et du faux semblant à son seul avantage permettant de se faire passer comme l’homme de la situation. Il savait aussi bien rassurer les élites, préoccupées par la seule sauvegarde de leurs intérêts, que le petit peuple, dont les inquiétudes avaient trait à la baisse de leur pouvoir d’achat du fait de la crise et de l’hyperinflation. Il avait su également couper l’herbe sous les pieds de ses opposants en jouant sur les peurs de l’époque, qu’il s’agisse de l’islamisme galopant ou du dérèglement climatique avec son lot d’angoisses sur le futur.

L’homme était parfait dans son rôle : quarantaine bien lisse, belle prestance, joli sourire et orateur hors pair, il rassurait et donnait bonne impression.  Comme l’époque était au chaos, la stratégie avait été toute trouvée : c’était lui ou le chaos, un grand classique ! Et comme il était relativement jeune et dynamique, il avait su incarner l’espoir d’un avenir meilleur, c'est-à-dire un avenir fait d’une croissance retrouvée. Il savait redonner foi au progrès ce qui, dans une période de désenchantement à tous les niveaux, était plutôt bien vu.

C’est sans doute pour cela qu’il avait été le candidat soutenu par la Guilde, une organisation coordonnant et défendant les intérêts de certaines multinationales de poids.  Il avait le profil idéal pour cela : ENA, donc une formation aux sciences de la gestion économique, et parcours dans des milieux financiers. L’homme avait donc tout compris et s’était positionné, officieusement il va sans dire, comme celui qui défendrait becs et ongles les intérêts des grandes firmes.

Mais la situation ne s’était pas arrangée, bien au contraire. Et je compris assez vite qu’il était de mon intérêt de changer de cheval si je voulais faire ma place d’autant qu’il ne pouvait pas être à nouveau candidat en 2027. Les cartes allaient nécessairement être redistribuées et il fallait donc que je me positionne.

J’avais le choix entre trois poulains différents :

Le premier était un libéral et voulait redonner à la France sa force attractive et compétitive. Si son positionnement était logique compte tenu de la réalité économique et géopolitique, son marketing politique l’était nettement moins et je ne le voyais pas gagner. Comme le précédent, il avait opté sur la promesse d’une reprise économique, un discours un peu trop servi par le passé. L’homme se trompait manifestement d’époque.

Le second était un rouge qui voulait « casser le système » pour faire face à l’urgence climatique, lutter contre les inégalités et bâtir une société plus fraternelle et porteuse de sens. L’homme surfait sur le succès du Colibri, ce mouvement qui consiste à limiter sa propre consommation pour « sauver la planète ». La vérité était que les colibris étaient surtout le fait de jeunes et de personnes sans revenus. Dans ce cas-là, il est effectivement facile de limiter sa consommation sans compter l’intérêt de trouver un discours séduisant pour légitimer et rationnaliser sa misère, ou se donner bonne conscience.

Si son discours pouvait donc séduire les jeunes, je doutais de sa capacité à emporter les classes populaires et moyennes, obnubilées par la perte de leur pouvoir d’achat et désireuses de retrouver un semblant de niveau de vie. La situation sociale du pays n’était pas non plus à son avantage : il y avait beaucoup plus d’actifs que d’inactifs et, même si le chômage et la précarité affichaient une progression exponentielle, la plupart des gens restent sur des logiques de préservation et de certitudes. Hors, avec lui, c’était l’incertitude et le risque de perdre beaucoup. Jouer sur l’aversion à la perte et le faire passer pour « le dangereux de service » restait donc beaucoup trop facile à mon goût. Il aurait suffi, par exemple, d’agiter le spectre de la bonne vieille dictature écologique et liberticide, où tous devaient se serrer la ceinture pour câliner la planète, pour susciter un rejet massif sur sa personne.

De toute façon, son projet de taxer les dividendes et le capital, augmenter le salaire minimal et rétablir toute une série de droits sociaux était complètement irrationnel dans un monde où la compétition économique imposait un minimum d’attractivité pour plaire aux investisseurs.

La troisième me plaisait davantage car elle avait parfaitement compris la psychologie de mes congénères de l’époque. D’un point de vue extérieur, elle s’inscrivait tout à fait dans la tendance des autres pays du globe : le retour régressif et autoritaire.

A dire vrai, c’est Liam qui m’a convaincu de se positionner en faveur de cette candidate :

«  Max, s’il y a une règle d’or en marketing comme en politique c’est qu’il ne faut jamais prendre les gens pour des cons mais ne pas oublier qu’ils le sont. Vois-tu, nous vivons une époque où le quidam moyen est tout sauf rationnel. Il agit en fonction de ses émotions, à plus forte raison quand il est un crétin fini. Avec l’emprise du digital qui nous fait désapprendre, l’homme est devenu un véritable, un authentique crétin fini qui ne sait plus apprendre ou penser par lui-même : le développement des algorithmes, des assistants en ligne, de la captologie d’attention à tous les niveaux, font que les gens, et plus particulièrement les jeunes générations, n’ont plus aucune réflexion. C’est la génération du « tout, tout de suite ». On ne contrôle plus rien, pas même nos enfants : c’est le marketing qui les pilote et gère leur attention. C’est ça leur véritable éducation et certainement pas l’enseignement national. L’électorat d’aujourd’hui est fait de décérébrés facilement manipulables à l'émotion. Et l’émotion la plus puissante reste la peur, surtout avec le contexte actuel. »

Il avait raison le bougre, il était dorénavant beaucoup plus opportun de jouer sur les peurs que sur les promesses.

Les peurs, m’avait-il dit, sont de cinq types :

Il y a la peur de l’extinction et de la mort. Il y a celle de la mutilation, de la perte d’un membre ou d’une fonction comme la vue ou l’ouïe par exemple. Il y a la peur de la perte d’autonomie, la peur de l’abandon et la peur de la mort de l’égo ou de l’intégrité de soi. Chacune de ces peurs conduit à des sentiments précis. Par exemple, la peur de l’abandon conduit à la jalousie alors que celle de la perte d’intégrité de soi conduit à la honte, la culpabilité, l’humiliation ou la peur de l’échec.

Il m’avait même sorti le portrait type du nouvel électeur, bipolarisé entre les peurs et ses pulsions comportementales dominantes, issues de l’idéologie du marketing « Je consomme, je subsiste ». C’était, selon lui, le règne de l’Homo Consomus impetus, un être dépourvu de capacités intellectuelles poussées, rendu totalement irresponsable par l’ère de l’assistance digitale et se focalisant sur le plus simple et le moindre effort avec pour seules pulsions le besoin impérieux de consommer et d’en profiter.

Hono consumus

La troisième candidate savait fort bien s’adresser à ce type d’électorat en jouant sur les émotions. Elle surfait sur toutes ces peurs en affichant le spectre du grand remplacement, c'est-à-dire le risque d’être submergé par l’islamisme galopant qui nous imposerait une intégration à l’envers (la loi de la minorité culturellement la plus active) tout en s’appuyant sur le fléau des migrations climatiques dont on savaient qu’elles ne pourraient que s’accentuer avec son inéluctable coût social et sécuritaire dans un contexte de crise et de raréfaction des ressources.

Plus que d’autres, elle savait jouer sur l’aversion à la perte et incarnait la promesse d’un retour aux valeurs familiales et catholiques ce qui, dans un monde marqué par une perte globale de sens, était plutôt bien vu.  

Egalement, elle avait bien pris le soin de ne surtout pas s’attaquer aux privilèges des élites financières et de la droite bourgeoise conservatrice. De fait, elle avait l’avantage du premier candidat sans avoir le désavantage du second et réussissait à mettre dans un même horizon les classes populaires, moyennes et aisées dans un marketing politique bien calibré.

Pour Liam et moi, sa victoire prochaine était assez évidente pour que l’Agence se risque à se positionner derrière elle et utilise l’influence qu’elle dispose via les réseaux sociaux. Jérémy et Alice étant du même avis, et après rencontre avec l’intéressée, l’Agence s’activa pour appuyer sa propagande.

Le 9 mai 2027, elle fut élue haut la main et nous recevions nos contreparties en monnaie trébuchante : la femme, comme toute bonne politicienne qui se respecte, savait fort bien pratiquer le renvoi d’ascenseur et nous ne lui avions jamais caché nos ambitions. C’était le deal et elle l’a respecté.

Son élection me rapportait le ministère de la Communication et je rejoignais ainsi mes deux comparses François et Salman qui, tous deux, firent également leurs entrées au gouvernement : Salman eut un petit ministère, celui des Cultes et de l’égalité, le genre de Ministère qui ne rapportait rien. Quant à François, il décrochait le gros lot avec le Ministère des finances, un graal en soi. Mais je m’en moquais car avec mon ministère, que j’obtins en juillet 2027, j’avais le contrôle sur les agréments et les postes des principaux médias. Cela me permit de neutraliser la concurrence et de m’assurer le contrôle des principales chaînes publiques, donc sur de précieux relais de propagande.

Mais cela me permit aussi d’imposer plus facilement mes choix sur les règles algorithmiques des actualités diffusées sur Internet. Dès octobre 2027, j’avais passé un accord avec Google pour faire en sorte que certaines thématiques comme les affaires de corruption, la crise économique, l’emballement climatique, les modèles sociaux alternatifs etc. passent en second plan voire disparaissent des algorithmes lors des recherches ou présentations d’actualités sur le net. Comme le PDG de la Guilde était aussi celui d’une très importante société de gestion d’actifs qui avait la main mise sur Google et que les intérêts convergeaient, tout un pan de l’information fut ainsi occulté des interfaces gérées par cette firme, que ce soit sur Internet, les smartphones Android, les applications Google et YouTube mais aussi tous les objets connectés et systèmes de recherche : contrôler l’information en amont et ne pas seulement la manipuler en aval était devenu notre maître mot !

Ce ministère me permis aussi de renforcer mes  réseaux et d’accumuler les renvois d’ascenseur, donc de créer des dépendances et des dettes vis-à-vis de moi -  manœuvre essentielle pour garder le contrôle et faire taire d’éventuels opposants, principe de réciprocité oblige. J’étais passé maître en ce domaine et j’ai pu créer des redevables de tous côtés : des temps d’antenne par ci, des reportages valorisants par-là, des lancements de produits ou de rumeurs sur réseaux sociaux, des insinuations et campagnes de propagande en veux-tu en voilà pour arranger tel ou tel candidat ou, à l’inverse, décrédibiliser tel autre personnage,  j’étais devenu celui qui accordait, ou non, de la visibilité et de l’attention, celui qui avait le pouvoir de rendre visible ou non, celui qui faisait que les autres pouvaient exister…

Ou pas.

J’étais le Cardinal et, vraiment, je m’adorais.

Le « Cardinal », c’était le surnom qu’on me donnait dans les hautes sphères depuis quelques temps. C’était l’idée de Liam : faire circuler un surnom qui en impose car on s’en souviendrait immanquablement.

Ce surnom n’était pas pour des questions religieuses, pas d’avantage pour des questions de business mais bel et bien parce que je parvenais à retourner les cerveaux. J’étais celui qui pouvait d’une pichenette dédaigneuse défaire une réputation, d’un revers de main balayer un mouvement socialo-archaïque ou écolo-débilos, c’est moi qui fabriquais le courant de pensée dominant, qui dispensais la bonne parole et indiquais le chemin de croix d’un doigt autoritaire.

Je faisais la pluie et le beau temps et il n’est pas impossible que ce soit ce même doigt qui fasse sourire la Joconde.

11 – Fascinante Chloé

 

Pendant toutes les années qui avaient précédées, je n’avais jamais cessé de songer à Chloé et de suivre sa carrière aux Etats-Unis. Elle avait gravi quelques échelons chez Exxon Mobil et, dès 2020, elle gérait l’essentiel des contrats à l’export pour le gaz de schiste. Décrocher des contrats, elle adorait ça : à chaque fois, c’était un challenge et une réussite de plus dont elle pouvait se flatter.

Lorsqu’elle avait commencé dans ce secteur, les réserves dans le monde était alors estimées à 300 billions de mètres cubes de gaz de schiste, soit près de la moitié des réserves totales de gaz naturel, et 450 milliards de barils d'huile de schiste, soit 15 % des réserves totales de pétrole alors estimées. Comme les réserves de gaz de schiste étaient très inégalement réparties entre les pays et continents, cela excitait la convoitise et la compétition entre Etats, donc des négociations potentiellement très rentables. Chloé en jouait… et elle jouait bien.

Je la tenais par ailleurs régulièrement informée des évolutions de l’Agence en essayant de l’accrocher : les contrats que l’on avait empochés, le dynamisme fabuleux qui régnait dans nos équipes, les challenges excitants qui nous étaient proposés… J’agitais l’hameçon, j’exagérais, je glorifiais, je rajoutais du vernis.

Je lui envoyai un dernier message en juin 2024 :

 

« Ma très chère Chloé,

Je n’ai que de louanges et d’admirations pour toi. Tu représentes tout ce que j’aime à mes yeux : la combativité, l’affirmation de soi et une volonté farouche de s’imposer en ce monde.

Nous vivons à une époque qui évolue vite et où les bonnes places se font de plus en plus rares. Pour réussir en ce monde, pour tirer son épingle du jeu, je reste convaincu qu’il faut faire sa place dans la communication d’influence pour aider les puissants à conserver leur contrôle. C’est seulement en performant sur ce secteur que l’on gagnera l’écoute et la reconnaissance, préalable nécessaire à toute gloire qui se respecte.

Je sais que tu veux atteindre les sommets tout comme moi. Je t’en offre la possibilité. Tu auras à l’Agence tout ce dont tu auras besoin pour satisfaire tes  ambitions et ta soif de domination légitime.

Avec Liam et mes autres associés, nous faisons un travail tout à fait remarquable. J’ai crée une école, l’Ecole des Neurosciences Appliquées, qui est devenu la crème de la crème et qui enseigne tout ce qu’il faut savoir pour accompagner la communication d’influence. Cela va de la captologie au Social Design, en passant par le profilage et les storytellings. Liam, qui en est le Directeur, s’en donne à cœur joie. Nous avons déjà plus de 600 élèves de toutes provenances dont certains viennent même des States !

Plus que jamais, les gouvernements de ce monde, en première ligne face aux contestations de tous types, ont besoin d’histoires efficaces pour continuer à gérer. Avec les multiples crises, le désordre devient chaque jour un peu plus perceptible et j’ai le pressentiment que les choses ne vont pas s’améliorer par la suite. Le potentiel est énorme et, déjà, nous dégageons des profits monstres.  Nous sommes d’ores et déjà leaders en France et notre réputation dépasse maintenant ses frontières

Avec l’école des talents que j’ai construite, mes associés, mon réseau et tes formidables aptitudes, je reste persuadé que nous pourrions bousculer tous les récalcitrants et étendre notre influence à toutes les démocraties libérales, pour servir tant les gouvernements que les grandes firmes. Tu es une négociatrice hors pair, tu aimes convaincre et empocher des contrats, je te donne l’opportunité de dépasser toutes tes ambitions.

Ensemble, nous nous imposerons comme le bras armé des puissants et nous gravirons les marches nous menant tout en haut. J’ai besoin de toi, nous avons tous besoin de toi, de ce que tu inspires, de ton exemplarité à vouloir déplacer des montagnes.

Rejoins-moi, rejoins-nous,

Bien à toi,

Max »

 

Mais elle restait, indécrottablement, scotchée à Exxon Mobil… Avec Liam, nous décisions alors de lui rendre visite à Irving, au Texas, là où était situé le siège de sa firme, là où Madame avait son ranch. Ce fut en 2024.

Liam me sortit finalement sa fiche :

 

Prénom : Chloé

Age : 32 ans (au 25/05/2024)

Peur fondamentale : la faiblesse

Profil psychologique : leader

Points forts : courage ; grande assurance et détermination ; grande force de caractère ;

Points faibles : excès (tendance à vouloir en faire trop), orgueil, déni de la réalité ; ignore les signes de fatigue.

Motivations : être reconnue pour sa force de caractère ; aime diriger

Nota Bene : pratique des sports de compétition, dominatrice 

 

Histoire, sans doute, de marquer son standing, Chloé nous fit accueillir à l’aéroport d’Irving par deux de ses employés et c’est seulement après une bonne heure de route que nous arrivions à son ranch. Elle arriva deux heures plus tard et, avant même de nous saluer,  lança un cinglant « j’ai soif ! » tout en claquant des doigts. Deux jeunes hommes, qui devaient avoir à peine vingt ans, se précipitèrent alors pour lui apporter à boire.

« Voilà, dit-elle, c’est mon ranch et ces hommes qui s’affairent sont sous mes ordres, que puis-je vous offrir ? Mon bar est bien fourni, j’ai presque tout ce qui peut exister ! »

Elle ne laissait rien à moitié. Tout était sous son contrôle.

Après un cérémonial digne d’une rencontre entre chefs d’Etats, elle nous fit visiter les lieux et commença par son potager, ce qui nous surprit car on ne lui connaissait pas ce côté main verte.

«Regardez, que des variétés rares et anciennes. C’est 100% bio et garanti sans pesticides, je les ai cultivés moi-même ! »  

Elle nous amena ensuite vers les écuries où elle tenait à nous présenter ses étalons.

« Je les ai dressés moi-même ! S’exclama-t-elle, l’air fier. J’aime les monter à ma convenance. »

Sur ces paroles, je ne pus m’empêcher de remarquer la réaction de Liam, la bave aux lèvres, s’imaginant probablement être monté par la belle, tout comme moi du reste.

Le soir même, il ne put s’empêcher de me faire part de ses sentiments :

« Tu as vu, elle a dressé une vingtaine de chevaux à elle seule ! S’exclama-t-il.

- Oui, oui j’ai bien vu …

- Et elle les monte à sa convenance ! observa-t-il

- Oui, oui, j’ai bien entendu …

- Et tu crois que tous ces hommes à son service ils sont… »

Il hésitait à terminer sa phrase.

« Dressés et montés à sa convenance ? » précisais-je

Liam confirma d’un hochement de tête.

« Je n’en sais rien mais elle semble prendre un grand plaisir à diriger. Ta petite fiche dit vrai. Ils semblent tous dévoués à sa cause et à ses pieds. Elle qui voulait être Reine, elle a fait de son rêve une réalité. »

Le séjour fut parfait quoi qu’un peu rapide : une semaine avec Chloé, c’est court.

J’avais par la suite tenté à plusieurs reprises de l’aguicher en lui proposant un poste d’associée, un salaire mirobolant, une ribambelle d’employés à son service exclusif et sous ses ordres, mais rien ne semblait la faire dévier de sa trajectoire.

C’est finalement l’évolution de la situation économique qui m’apporta l’argument décisif : avec l’épuisement des puits de pétrole classique - le tirage dans le désert qui consistait à « ramasser » le pétrole -, la plupart des firmes pétrolières s’étaient logiquement précipitées sur les schistes bitumineux de piètre qualité mais avec des coûts d’exploitation autrement plus élevés.  N’étant plus en situation concurrentielle, les firmes en question avaient donc décidé de baisser leurs charges internes pour contenir la hausse des prix et maintenir leurs marges : en l’espace de deux ans, les commissions de Chloé furent divisées par dix et mon attractivité financière, elle, fut multipliée d’autant.

Et puis le fameux jour arriva.

C’était le 8 décembre 2027.

Comme chaque matin, j’avais l’habitude de relever mes mails et l’un d’eux excita d’emblée ma curiosité. Il s’agissait d’un mail de Chloé. Son objet était : « bonne surprise » :

 

« Mon cher Max, si dévoué,

J’ai décidé de quitter Exxon Mobil. Tes arguments m’ont finalement convaincu de vous rejoindre en tant qu’associée. J’espère que vous serez à la hauteur. J’arriverai à l’Aéroport de Saint Exupéry ce mardi 12 décembre à 18h par l’avion en provenance d’Houston.

Chloé »

 

Je commençais vraiment à croire que j’étais devenu invincible. Inutile de préciser que j’attendais cette nouvelle avec grande impatience. Je baignais dans le miracle à tel point que j’eus une trique d’enfer toute la sainte journée. Je me sentais comme un dieu tout puissant disposant d’un mastodonte en rut qu’il convenait d’assouvir. Ma secrétaire en fit d’abord les frais, à même mon bureau, puis ma traductrice, une bonne heure plus tard.  Il y avait comme un tremblement de terre au sommet de la Max tower et, par Dieu, j’en étais le seul responsable ! Comme mon excitation ne s’était toujours pas calmée le soir venu, c’est ma femme qui eut le privilège de me servir de réceptacle.

A ce propos, je dois bien avouer que Léa était vraiment le type de femme adorable : belle, féminine, discrète… d’ailleurs, je n’ai jamais su ce qui me plaisait le plus chez elle : son incroyable naïveté, sa fantastique docilité ou sa fabuleuse crédulité. Peut-être un peu de tout ça à vrai dire, c’était un vrai confort que de l’avoir. Elle n’avait qu’un défaut : elle commençait à se faire vieille. Mais ses qualités compensaient pour l’instant ce léger défaut de fabrication. Elle était tout le contraire d’une femme affirmée et parfaitement soumise et, parce qu’elle avait cette posture-là, j’en abusais. Forcément.

Léa, c’était même ma meilleure publicité : lorsque l’on est le Cardinal, le Roi de la propagande et du contrôle social, le maître à penser de vos jugements et comportements, on se doit de vanter à l’extérieur son sens inné de la manipulation. Léa était donc une sorte de carte de visite, sans doute même ma meilleure carte de visite. Je la trompais à tour de bras et je me gardais bien de le cacher. Je n’avais rien à craindre : comme bon nombre de femmes soumises, elle se mettait des œillères et se racontait des histoires, sans que j’ai à forcer mon talent.

J’avais toujours une citation en tête qui était devenue ma règle d’or :

« Lorsque l’on fait partie de l’élite, être fidèle est un aveu de faiblesse. Lorsque l’on fait carrière en relations publiques ou en politique, être infidèle est un devoir »

C’était exactement cela !

Le douze en question, j’étais à l’aéroport avec mes associés pour l’accueillir. Même Alice était présente : j’avais lourdement insisté…

Pour Chloé, j’avais fait les choses en grand : je lui avais réservé le plus grand bureau, le bureau du Cardinal. Je basculais dans celui de Liam qui pris celui de Jérémy : ce dernier n’était de toute façon que rarement à l’Agence puisqu’il gérait une boîte par ailleurs et qu’on le sollicitait surtout lors des campagnes de com sur les réseaux sociaux.

Le 19 décembre, satisfaite de son positionnement et de ses nouvelles fonctions, Chloé me « convoqua » un soir dans son bureau. Moi, qui étais censé être le PDG de l’Agence, je me surpris à m’exécuter comme un petit toutou. Comment pouvait-elle avoir une telle emprise et une telle autorité sur moi ? Etait-ce le nota bene de Liam sur sa fiche, « Dominatrice », qui agissait sur mon comportement comme un nudge ?  Cela m’obsédait.

Je fus donc convoqué pour 19 heures très précise, une heure idéalement choisie car l’essentiel du personnel était déjà parti, veille de week-end oblige. Elle m’attendait derrière son bureau en tenant un dossier dans la main droite. Je le reconnus de suite : c’était la nouvelle affaire sur laquelle devait plancher l’Agence, le dossier des « bonnets rouges ».

« Max, j’ai regardé en diagonale ce dossier mais j’aimerais que tu me fasses un rapide topo… », Dit-elle en me voyant, avec une tonalité de voix ne laissant aucune place à une quelconque réponse si ce n’est affirmative.

Les bonnets rouges … : le Premier Ministre Louis m’avait chargé, en tant que Ministre de la communication mais surtout en ma qualité de PDG de l’Agence, de « casser et décrédibiliser » ce mouvement.

Typiquement, c’était le dossier épineux à souhait: avec le dérèglement climatique, l’effondrement agricole qui en résultait, le fort renchérissement de l’énergie et toute l’hyperinflation subséquente, tout est devenu hors de prix et inabordable pour une très large partie de la population. Comme partout dans le monde, les expulsions s’étaient multipliées et les classes moyennes s’étaient effondrées tout comme le PIB. Seuls les marchés de luxe et de niches technologiques se maintenaient : la croissance et le progrès technologique n’étaient plus que le privilège des super riches, sélection naturelle oblige, dans une logique aussi mécanique que salutaire.

Pour faire face, le gouvernement précédent avait instauré une politique de rationnement qui s’appuyait sur le « crédit social » de chaque individu. A l’instar de ce qui se passait en Chine, chaque personne devait être connectée à une application qui lui créditait des points, ou lui en enlevait, en fonction de son comportement et de sa consommation. Bien évidemment, l’application était rendue obligatoire pour les personnes qui souhaitaient être éligible au rationnement. Pour les classes aisées, ce n’était pas utile. C’était donc aussi un outil de contrôle social : toute rébellion signifiait un crédit social négatif donc plus de possibilité d’être rationné. Imparable.  Mais pour les populations rurales, qui ne pouvaient plus se déplacer à cause des prix exorbitants du carburant et qui manquaient de tout, elles se considérèrent très vite comme pénalisées : un mouvement de contestation prit de l’ampleur, ce fut le mouvement des bonnets rouges, rouge car ils étaient en colère, d’une colère rouge écarlate même.

On ne savait pas trop ce qu’ils contestaient à vrai dire. Ils contestaient tout. Ils contestaient la politique de rationnement. Ils contestaient les injustices. Ils contestaient l’ordre établi. Et ils demandaient tout. Plusieurs décennies d’un assistanat public désastreux les avaient définitivement conditionnés à se retourner contre l’Etat pour tout et n’importe quoi. En somme, ils étaient chiants.

Je fis un rapide topo à Chloé, mais elle semblait d’humeur câline :

« Très intéressant, dis-t-elle. Si l’on arrive à décrédibiliser ce mouvement, j’imagine que l’on aura l’oreille de tous les puissants de ce monde après ça …

- Je le pense aussi. Tous les pays sont à peu près dans la même situation. Ce serait un grand coup pour nous.

- Un grand coup oui. J’adore les grands coups, dit-elle d’une tonalité qui me semblait suggestive.

- Le type de coup qui pourrait nous propulser au sommet, observais-je, essayant de contenir mes émotions naissantes.

- J’adore atteindre des sommets, dit-elle… tout en s’étirant sur son siège en plaçant ses mains derrière sa nuque.

- Si on arrive à décrédibiliser ce mouvement, chaque gouvernement nous verrait comme l’outil leur permettant de contrôler ceux qui sont tout en bas. On deviendrait incontournable. On serait vus comme le bras armé des puissants pour garder les populations à leurs pieds…

- Oui… ce serait très bien. J’aime le contrôle, voir des gens à mes pieds… dit-elle tout en reculant son siège et en m’indiquant avec un regard insistant quelle devait être ma nouvelle place. »

Ce fut le début d’un rituel quasi quotidien. Depuis, et sans doute du fait de mes compétences linguistiques, elle se prit d’une passion pour me demander régulièrement des topos au pied levé.

Je rampais littéralement comme un chien devant sa maîtresse.

12 – L’Ecole des Neurosciences Appliquées (ENA)

Histoire d’enfoncer le clou et pour mieux l’emballer, j’avais aussi créé une école, « l’ENA »,  l’Ecole des Neurosciences Appliquées, suivant en cela le souhait de Liam. Comme il en était le maître à penser, il en devint le Directeur. Connaissant la passion de Chloé pour les neurosciences, et d’une façon générale pour la psychologie, il ne ferait aucun doute que ce serait une corde de plus à mon arc.

L’ENA fut opérationnelle à partir de 2024, soit trois ans avant l’arrivée de Chloé. L’idée était d’en faire l’antichambre de l’Agence et d’attirer les meilleurs, les plus ambitieux, les plus combatifs, les plus prédateurs en somme : je voulais en faire l’école des élites et c’était aussi un moyen de focaliser l’attention sur l’Agence dans une logique de pur marketing quantique.

En l’espace d’une année, l’école était devenue le must des formations dispensées en France : nous avions largement utilisé nos réseaux d’influenceurs pour faire valoir cette idée. C’était le passage obligé pour toute personne désireuse d’apprendre à  mieux dominer, mieux exploiter et mieux contrôler, la crème de la crème, une école au service de tous ceux qui avaient besoin d’asseoir leurs business et qui enseignait tout ce qu’il fallait savoir sur le fonctionnement de l’humain, ses forces et faiblesses, comment les exploiter, comment bien manipuler, comment négocier en conséquence et arriver à ses fins. Elle enseignait à reconnaître et à cibler les différentes personnalités humaines, à connaître leurs clefs motivationnelles et à adapter les argumentations en fonction. Avec ses enseignements, un type moyen pouvait paraître sophistiqué ou avoir l’air d’un expert.

La formation la plus en vue étaient le cursus en «Social Design » qui faisait la part belle à la psychologie sociale dont les finalités étaient de façonner les comportements et motivations collectives, les référentiels partagés, les rejets et les normes sociales… C’était notre formation à la fabrique du consentement : travailler et orienter à souhait le « mainstream » - le courant principal -  en s’appuyant sur la psychologie des foules, l’effet d’entraînement, le conformisme et l’esprit grégaire.

L ecole du marketing2

Les deux premiers mois, Chloé passait la plupart de son temps à l’Ecole des Neurosciences Appliquées. Elle avait carte blanche pour tout car je ne pouvais rien lui refuser. Liam non plus. Et cela n’avait pas échappé à Alice dont la jalousie devenait, chaque jour, un peu plus palpable…

Il y avait deux formations que Chloé suivait plus particulièrement : les formations de  marketing quantique et celles en Social Design. S’agissant le marketing quantique, la finalité était d’orienter les regards et l’attention, d’alimenter des idées ou des focus par des stratégies d’insinuation ou des nudges, le tout en exploitant les faiblesses cognitives du quidam moyen.

Notre référence était Edward Bernays, le neveu de Freud, le créateur de la propagande moderne, le maître à penser de l’American Way of Life et le créateur de la société de consommation : un grand homme à qui nous devions tout. C’est lui qui inspira notamment Goebbels puis plus tard Donald Trump avec ses techniques de marketing et ce qu’il appelait alors l’ « hyperbole véridique », technique utilisée par la suite par bon nombre de politiciens. Liam en était tellement fan qu’il avait fait porter une plaque dans l’amphi principal de l’école pour en glorifier le concept :

« La réalité étant toujours moins bien et moins bonne que les acheteurs ne le souhaitent, il est indispensable de la présenter améliorée. Ou bien plus noire et plus dégradée, s'il s'agit de fourguer un remède. Rendre le réel plus attirant ou plus menaçant, selon les cas, j'appelle ça hyperbole véridique. C'est une forme innocente d'exagération, et une forme très efficace de promotion » Donald TRUMP, « The Art of Deal » (1987)

Au-delà, sa passion singulière pour cette technique était parfaitement symptomatique de l’essor de la captologie depuis déjà une vingtaine d’année. Très en vogue outre atlantique, cette science constituait l’alpha et l’oméga pour capter l’attention des gens et faire en sorte qu’ils restent durablement captifs - « addict » serait même plus adéquat -  à telle application mobile, tel jeux virtuel, tel réseau social et ainsi de suite. Dans un monde de surinformation, « d’infobésité », l’enjeu restait énorme et c’est pourquoi elle était même enseignée dans la prestigieuse université de Stanford : c’est ainsi là que fut inventé le « like » de Facebook, pour activer notre circuit de récompense et nous rendre plus addict et prolifique en partage de données. Liam avait donc tout bonnement détourné le concept de captologie pour l’étendre au marketing : il n’avait en fait rien inventé !

Mais c’était les formations en Social Design que Chloé appréciait le plus, les cours de psychologie humaine notamment, visant à décrypter les différents profils psychologiques pour mieux convaincre et persuader : l’idée était d’offrir des plans de communication à la carte et adaptés au profil psychologique de la « cible ».

J’étais également intéressé par la psychologie humaine : pendant longtemps je pensais que nous étions animés par les mêmes motivations, obtenir le pouvoir et l’argent, et que les meilleures places devaient revenir à ceux qui savaient montrer le plus d’aptitudes à la prédation. Mais j’appris avec Liam que les personnalités humaines étaient différentes et que chacun poursuivais des motivations propres, que les gens n’étaient pas nécessairement attirés par le pouvoir, le fric ou la notoriété.

Ainsi, sur les neuf types de personnalités que présentait Liam, il y en avait qui étaient motivés par la connaissance, observer et apprendre. D’autres étaient motivés par la créativité car ce qu’ils fuyaient le plus était la banalité, il fallait donc qu’ils soient reconnus pour leur différence. Certains étaient motivés par le jeu, l’accumulation d’expériences et d’activités nouvelles car ce qu’ils fuyaient le plus étaient l’immobilisme. C’était plutôt cocasse !

Si Chloé se passionnait pour le profilage, c’était, de mon point de vue, pour une motivation qui lui était bien propre : dominer avec plus d’aisance, asseoir son autorité, diriger et se montrer toujours « au-dessus ». Je me disais que plus elle avait des hommes à ses pieds, plus elle en voulait comme  une sorte d’addiction. Mais pas seulement : elle adorait négocier et souhaitait davantage convaincre pour emporter des contrats.  Par cet aspect, elle me ressemblait beaucoup : lorsque l’on est un battant, il faut en vouloir toujours plus, ne jamais se contenter de quoi que ce soit. L’ambition doit être exponentielle sinon on se contente de ce que l’on a et on flirte avec le camp des loosers. Savoir être un tueur et faire fi de toute morale, repérer les opportunités et les saisir, là est tout l’art de la réussit et, tout comme moi, Chloé était une battante et une prédatrice redoutable. Ne dit-on pas que ceux qui se ressemblent sont faits pour s’assembler ?

Après sa formation, je lui avais demandé de superviser directement le département « énergie », un département de première importance du fait de la situation énergétique critique en Europe. Comme l’objectif de Louis était de cibler sur le gaz de schiste dont la France était bien fournie, c’était un choix logique d’autant qu’il y avait un gros business à se faire.

Encore fallait-il convaincre les populations rurales, ou les empêcher de s’opposer… car beaucoup étaient manipulés par des écolos qui s’opposaient à la fracturation hydraulique, technique utilisée pour extraire le fameux gaz. Ce fut l’opération « Schiste » qui occupa une bonne partie de son temps de février à avril 2028 : les élus locaux furent assez facilement soudoyés, les perspectives de gains et marges potentielles ayant retourné les cerveaux des plus irréductibles.  S’agissant de la population, toute une campagne de communication fut lancé sur les bénéfices incroyables de cette nouvelle industrie, tant sur les emplois que pour le développement économique des régions concernées. Exercice facile : même si la France connaissait sa sixième année de récession consécutive, les gens croyaient toujours dans une improbable reprise, qu’elle pourrait leur profiter et qu’ils pourraient à nouveau retrouver le confort de vie d’antan. Comme toujours quand il s’agit de marketing, surfer sur les croyances des gens est toujours le plus efficace !

13 – La Guilde ou le pouvoir absolu d’un fonds d’actif

 

En France, la situation était loin d’être sous contrôle même si l’arsenal législatif et pénal était là. Avec la récession persistante, l’augmentation dramatique de la pauvreté et l’effondrement des ressources fiscales, les révoltes ne cessaient de se multiplier. Pour faire face aux contestations, et ne sachant pas trop les gérer en l’absence de réponses économiques, les gouvernements précédents avaient dû progressivement limiter le droit d’expression en s’appuyant sur tout un arsenal juridique et pénal sur la base d’une pluralité d’argumentations : atteinte à la sécurité nationale et au secret d’Etat, diffamation, publication favorisant la radicalisation, la sédition ou le terrorisme etc.

Mais avec l’hyperinflation, tout était partit en vrille et les marges des entreprises fondirent comme neige au soleil provoquant des dépôts de bilan en cascade. Tout un château de cartes fait de multiples interactions s’était ainsi effondré en seulement quelques mois. Les entreprises furent enfermées dans un étau inextricable : d’un côté une chaîne de production devenue nettement moins rentable, de l’autre l’effondrement de la consommation du fait de l’inflation et de la baisse du pouvoir d’achat. Très logiquement, elles se mirent à licencier en masse et les gens furent incapables de rembourser leurs prêts ce qui conduisit à l’effondrement des banques et au gel des avoirs bancaires. 

C’était salutaire car cela pouvait réguler la consommation des ressources et permettre à un petit nombre de continuer à bénéficier d’une croissance continue. Comme toujours, il y avait des perdants et des gagnants, et la richesse des uns se faisait plus que jamais sur le dos des autres.

Sauf que là, les perdants, il y en avait vraiment beaucoup et, pour les classes laborieuses, les sans dents, c’était une toute autre affaire car ils continuaient à aspirer à un certain confort de vie : difficile d’effacer d’un coup de crayon des décennies de consumérisme effréné et de conditionnement publicitaire, les gens restaient toujours autant focalisés sur leur « pouvoir d’achat », leur « niveau de vie », pour en « profiter » et « consommer ».

Pour parfaire cette situation bien merdique, le dérèglement climatique compliquait tout : sécheresses à répétition, inondations toujours plus fréquentes à l’intérieur des terres, tempêtes et orages de plus en plus violents, averses de grêles destructrices… sans compter des écarts de températures sans cesse plus élevées d’une année à l’autre contribuant à intensifier ces différents phénomènes. Tout cela avait sonné le glas des rendements agricoles sans compter les effets de bord sur les pics de consommation énergétique et les blackouts en cascade qui en résultait. Mais c’eut aussi pour effet de valoriser considérablement ma cave à vin (je possédais près de dix mille bouteilles de tous crus) dont la valeur fut multipliée par dix en l’espace de deux années. J’étais aux anges !

Bien évidemment, le contexte donnait du grain à moudre à tous ceux qui souhaitaient renverser le système, escrolocs, bonnets rouges et autres réfractaires. Et comme la situation s’avérait bien chiadée, le besoin de contrôle social, lui, n’avait jamais été aussi fort : inutile de vous dire qu’à l’Agence on se frottait les mains.

La révolte revenait donc en force comme une sorte de phénomène cyclique après deux années de calme relatif et il fallait réagir.  Comme disait ce cher Machiavel, « en toute cité il y a deux désirs : pour les grands, il s'agit de commander, de dominer, d'opprimer et pour le peuple, de n'être pas commandé, dominé ou opprimé, voire de détenir une part du pouvoir ». C’était exactement cela.

Comme toujours, le petit peuple s’attaque à ce qui est visible, en l’occurrence le Gouvernement qui représente l’Etat souverain, donc le pouvoir, « les élites ». Mais le pouvoir, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait plus vraiment. Dans un monde de compétition où le système financier est tout puissant, celui qui a le pouvoir véritable est celui qui a le plus de fonds à placer ou à retirer.

A l’Ecole Nationale d’Administration, on s’imaginait toujours que l’on avait plein de latitudes. Mais une fois sortie des bancs d’école, la vraie vie est toute autre. Et le vrai pouvoir, du moins dans les démocraties libérales soumises à une féroce compétition dans le cadre du marché, exacerbée par la diminution des ressources et l’aversion à la perte, était celui de la Guilde.

Cette dernière était née de la montée en puissance d’un fonds de gestion d’actifs qui, dès 2015, gérait annuellement une masse financière équivalant à celle du PIB américain. Ce fonds gérait de nombreux actifs appartenant aux principales capitalisations boursières mondiales voire même des fonds souverains d’Etats. De fait, et pour assurer un minimum de coordination dans les stratégies déclinées par les différentes firmes sous son contrôle, ce fond avait créé une instance de coordination, la « Guilde », et un Think thank pour appuyer ses stratégies auprès des Etats. Du coup, ses orientations restaient indicatives mais très largement suivies car la Guilde constituait le vrai pouvoir dans un monde où les Etats étaient devenus impuissants face à la mondialisation et à la libéralisation des marchés sans cesse plus prégnante. Et comme les Etats avaient un poids financier en constante baisse du fait de la diminution constante de leurs ressources fiscales, la compétition entre nations redoublait pour attirer richesses et investissements, renforçant par là même l’emprise du fonds d’actifs. La logique était imparable et tout le monde voulait être dans les petits papiers de la Guilde. Compte tenu de son influence, il était difficile de passer outre.

Entre sa puissance financière, son pouvoir d’influence via son Think Thank, les différents lobbys sous sa coupe et ses têtes de pont, souvent des gens provenant de firmes qu’elle gérait et placés à des postes clefs dans les différents gouvernements, bien malin était celui qui pouvait aller contre ses intérêts. A moins de torpiller sa carrière politique et se mettre en danger.

Au gouvernement, bon nombre de Ministres ou de secrétaires d’Etat provenaient de firmes ou d’industries contrôlées par la Guilde. La Ministre de la santé venait ainsi d’un groupe pharmaceutique dont une grosse partie du capital était gérée par le fonds d’actif. Celui en charge de la défense et de la sécurité venait d’un groupe bien connu dans l’industrie de l’armement et sans aucun doute contrôlé également par ce fonds. Et ainsi de suite. Bien évidemment, rien ne prouvait de liens officiels mais il était évident que chacun comprenait bien où était son intérêt.

Tout le monde courbait donc l’échine devant la Guilde, à plus forte raison lorsque l’on est coincé dans d’inextricables équations économiques du fait de la récession et du manque de ressources fiscales…

Le plan de route de la Guilde, outre garantir ses investissements et protéger ses bénéfices, était surtout de laisser faire la régulation par le marché ce qui revenait à faire gérer la pénurie sur les classes inférieures. Forcément, dans un système mondial où tout s’effrite, où les Etats sont contraints de privatiser et démanteler les services au public pour faire face à la déplétion fiscale, seuls les plus riches pouvaient s’en sortir en s’achetant des services de sécurité, des soins de qualité ou autres. Laissez faire la loi du marché revenait à accélérer la sélection naturelle au profit d’une petite oligarchie - la « haute Société » - c'est-à-dire tous les super riches qui disposaient de leurs entrées aux séminaires, parties de chasse et autres divertissements de luxe qu’organisait le CDC auxquels j’étais convié comme beaucoup d’autres.

Le « CDC », le Conseil pour le Développement et la Croissance, était le Think thank de la Guilde pour communiquer avec les différents gouvernements. Il conseillait et orientait les politiques devant être mises en œuvre : il présentait régulièrement ses orientations selon différentes thématiques - sécurité, nanotechnologies, thérapies géniques, réalité virtuelle, transport, énergies et autres – et ses orientations jouaient comme une sorte de boussole pour les gouvernements dont les programmes respectifs étaient souvent de pâles copies conformes…  Ses orientations étaient donc une forme de garantie pour chacun de ne pas faire d’impair et d’être dans les petits papiers des « huiles » comme on les appelait, c'est-à-dire les grosses multinationales de la Guilde.

La guilde fonds d actifs

14 – De l’art de retourner les esprits (opération « Bonnets rouges »)

 

En ce début d’année 2028, la révolte des bonnets rouges ne cessait de prendre de l’ampleur et Louis, le premier ministre, décida de prendre les choses en main.

Le 8 février 2028, une réunion à huis clos se tenait dans la salle de crise présidentielle située dans le sous-sol de l’Elysée. J’étais venu avec toute mon équipe : Alice, Liam, Pierre, Jérémy … tous étaient là, sauf Chloé mobilisée par l’opération « Schiste ».

Enzo, l’un de mes stagiaires de l’Agence m’accompagnait. Malgré son jeune âge, il n’avait que 21 ans, c’était un jeune homme particulièrement brillant et plein d’ambitions. Comme je détestais prendre des notes, il me fallait un larbin. C’était l’un des recrutements d’Alice et ça se voyait à l’œil nu : athlétique, grand, fesses fermes, probablement bien membré et endurant, parfait pour endurer les fréquents « entretiens d’évaluation » de notre alpagueuse en cheffe. Inutile de préciser que c’était purement sexuel…

Outre Louis, accompagné de son chef de cabinet, il y avait le tonitruant Ministre de l’intérieur, un certain Hugo, mais également François, en sa qualité de Ministre des Finances, et Salman. 

« Il faut à tout prix stopper ce mouvement. Louis prit un cigare dans un coffret que lui proposait une secrétaire. J’ai réduit au possible la couverture télévisée sur ces révoltes mais cela se voit tout de même et ça se sait… C’est mauvais pour les affaires, je ne vous le cache pas… Sans compter l’image que l’on renvoi à l’extérieur. C’est ma crédibilité qui est en jeu, donc la vôtre également : si l’on ne contrôle pas nos masses, inutile de vous faire un dessin s’agissant des implications… »

La secrétaire, une jolie plante bien roulée qui ne devait avoir que la vingtaine, me présenta ensuite le coffret de cigares. Il s’agissait d’un coffret "Réserve de Sa Majesté", les cigares les plus chers du monde, à 1 050 dollars l'unité, constitué d'un mélange des meilleurs tabacs, le tout infusé dans du cognac Louis XIII, l'un des plus recherchés au monde. J’en pris un et l’alluma à mon tour.

« Notre crédibilité en a pris un coup c’est certain, surenchérit François posément tout en prenant à son tour un cigare. Cela commence à se ressentir sur les investissements étrangers. Ce n’est pas comme cela que l’on va respecter notre feuille de route…

- Exactement, ajouta Louis. Il en va de nos obligations vis-à-vis de la Guilde et du plan de route décliné lors du dernier séminaire du CDC. On ne peut pas laisser indéfiniment cette rébellion prendre de l’ampleur…

- Le problème, observa Hugo tout en resserrant son nœud de cravate, est que les mouvements de révolte prennent chaque jour de l’ampleur à mesure que se développe la récession.

- Oui et cela commence à se ressentir sur le budget : les dépenses sociales nous coûtent déjà un bras mais celles affectées à la sécurité plus encore, lui rétorqua sèchement François.

- Et ces moyens restent insuffisants. Je manque de raptors …

- Il y a d’autres options que la seule répression, opina François d’un air sarcastique. Il s’agit d’être intelligent et de bien manœuvrer… Il s’agit d’être fin politicien et c’est notre rôle, à nous tous, de préserver les intérêts industriels et économiques.

- Les médias sont sous contrôle et malgré ça la contestation progresse. Je ne vois pas ce qui peut être plus dissuasif que la répression et de bonnes sentences judiciaires.  Hugo ferma le point, l’air manifestement vexé par la critique à peine voilée de François. La dissuasion, il n’y a rien de tel ! »

L’homme avait beau jeu de dramatiser la situation : cela faisait déjà dix week-ends que les grandes villes faisaient face aux bonnets rouges à grand coups de raptors, des drones spécialisés dans l’ordre public et la guérilla urbaine. La demande était tout sauf anodine : les drones en question appartenaient à Shield, une multinationale qui s’occupait alors de la sécurité et de l’ordre public, dont la majorité du capital était détenu par la Guilde. Il se trouvait qu’Hugo était l’actionnaire principale de sa branche européenne… Chacun y allait donc de ses petits intérêts personnels, c’était de bonne guerre. Personnellement, je me disais que la situation était tellement chiadée qu’il y avait un gros profit à se faire. Je voyais même les dollars dans les regards incessants que me jetait Alice. Il était grand temps de faire valoir nos intérêts :

« Pour vaincre un mouvement, quelque qu’il soit, rien n’est plus puissant qu’une bonne histoire. Personne ne peut l’interrompre. Aucun ennemi ne peut la vaincre. Ces gens-là se racontent une histoire, celle de renverser le système en croyant naïvement que cela apportera plus de justice sociale et règlera leurs problèmes de fin de mois. A nous de leur apporter une autre histoire qui décrédibilisera leurs illusions…

Les yeux de Louis s’écarquillèrent.

- A quoi pensez-vous Monsieur le Cardinal ?

- « Diviser pour mieux régner », lança Salman. Souvenez-vous de l’affaire du triphosate. Nous pourrions appliquer la même technique. »

L’ « affaire du triphosate » fut le coup d’éclat qui fit la réputation de l’Agence en matière de propagande. Ce pesticide était contesté car il provoquait des cancers en masse et rendait les sols stériles. Mais il représentait un énorme marché et un chiffre d’affaire atteignant 850 millions de dollars annuel… Alice avait eu alors l’idée d’inventer de faux groupes d’agriculteurs qui s’étaient unis pour « protéger leur mode de vie et leurs moyens de subsistance » et « défendre l’agriculture et la production alimentaire en France ». Leurs missions étaient de se présenter dans les salons et foires agricoles afin de vanter les bienfaits du triphosate. Des hôtesses étaient même présentes dans certains de ces salons pour distribuer des documents de « clarification de la vérité » sur le pesticide et recueillir des signatures pour en défendre l’utilisation. Ce fut notre plus gros contrat, diligenté d’une main de maître par notre belle alpagueuse.

L’affaire me permis de m’offrir une somptueuse villa en Norvège et de pouvoir ainsi rester dans la comparaison avec François et Salman qui avaient déjà leurs propres villas dans ce pays apprécié pour son climat relativement épargné des canicules, la « nouvelle Suisse des classes aisées ».

« Diviser pour mieux régner », c’était bien là la stratégie idéale à mener pour contrer les bonnets rouges, au grand dam d’Hugo qui ne souhaitait qu’à alimenter ce mouvement pour engranger des profits via sa société.

« Pourquoi ne pas limiter les prix du carburant et des denrées alimentaires ? Intervint le Chef de cabinet dont  la question fit sourire François. Après tout, cela pourrait apaiser les tensions.

- Même en admettant que cela soit possible dans un monde de bisounours, répliqua François avec condescendance, cela restera comme remplir un sceau percé. Il faut raisonner à l’échelle mondiale dans le cas présent : à diminution constante de ressources et augmentation exponentielle de la population, croyez-vous un seul instant que l’on a une quelconque maîtrise ?  De toute façon, à ressources limitées il est normal que les prix s’ajustent. Cela permet d’apporter un équilibre et de réguler.

- Et de laisser crever ou sombrer dans la misère une masse croissante de la population ? Questionna le Chef de Cabinet dont le positionnement commençait à m’interroger.

- Compte tenu de la surpopulation mondiale, c’est même salutaire, coupa Louis en taclant son chef de Cabinet dont les perspectives de carrière semblaient compromises.

- Ne peut-on pas s’entendre avec d’autres pays pour limiter le prix du baril et stopper l’inflation, notamment sur les denrées alimentaires ? balbutia le chef de cabinet, qui ne semblait pas trop aux faits de la réalité économique.

- Tout notre modèle économique est tributaire du pétrole, continua François. Celui-ci permet le transport et la transformation via les machines. Il est donc essentiel à la production. Prenez l’alimentation : les engrais indispensables à l’agriculture sont issus de l’industrie pétrochimique, les récoltes et les différents traitements ont besoin de machines et tout notre système alimentaire est basé sur un système d’importations et de distribution reposant sur les transports. Et ce n’est qu’un élément du problème qui s’ajoute à la sécheresse, la rareté de l’eau et la chute des productions agricoles à cause du climat. Je le répète, seules les lois du marché peuvent réguler. »

Devant cette démonstration, le chef de cabinet ravala sa bave inculte. Il était clair qu’il ne devait pas sa nomination à ses compétences, un renvoi d’ascenseur ou un cousin dégénéré pour qui il fallait absolument trouver un poste, très certainement.

« En tout cas il ne faut surtout pas céder, observa François tout en gardant son flegme. Céder à la foule une fois c’est lui céder toujours et affaiblir notre autorité. Ce sont des assistés illettrés et analphabètes. Déjà que les aides sociales nous coûte un pognon dingue ! Et, malgré ça, ils restent pauvres. Non, il ne faut pas céder, si on leur donne ça, ils nous demanderont le bras », fait-il, joignant le geste à la parole.

Louis eut un large sourire et approuva de la tête en me demandant si j’avais une stratégie pour tuer dans l’œuf ce mouvement.

« Des idées, ce n’est pas ce qui manque, lui répondis-je. Laissez-moi deux semaines Monsieur le Premier Ministre, et l’Agence revient vers vous avec un plan.

- Je l’espère, rétorqua Louis. J’aimerais que ce mouvement soit rapidement mis sous contrôle.

- Rassurez-vous Monsieur le Premier Ministre, répondit Alice qui bouillait d’impatience de se mettre en avant. L’agence est synonyme d’efficacité. Donnez-nous le résultat à atteindre et nous vous produirons le consentement qui va avec ».

Et c’est ainsi que l’opération « bonnets rouges » fut lancée.

Une semaine après, j’organisais un brainstorming sur l’opération « bonnets rouges ». Cette fois, tout le monde était là, Chloé comprise.

Une fois n’est pas coutume, Alice semblait muette, sauf sur le plan vestimentaire. Dans son style toujours excessif, elle avait revêtu pour l’occasion l’une de ces robes ultra moulantes sublimant sa taille de guêpe avec un décolleté plongeant jusqu’au nombril. Pour compléter sa tenue, elle portait un maquillage très appuyé avec un smoky-eye prune sur les yeux. Le jeune Enzo, assis juste en face d’elle, bavait littéralement et je dus à plusieurs reprises le rappeler à l’ordre pour qu’il puisse se concentrer sur la réunion. Je me disais qu’il allait rapidement passer à la casserole pour une évaluation selon les standards de la chère et tendre : ses « entretiens d’évaluation » comme elle disait, toute une institution en soi !

Elle m’en avait d’ailleurs précisé les étapes :

« Il faut qu’il ait d’abord l’admiration, puis vient ensuite la fascination et finalement la soumission. Après ça, j’en fais à peu près ce que j’en veux, ils m’appartiennent. »

J’appréciais beaucoup Alice mais je trouvais que tout cela nuisait à la productivité de l’Agence : en matière de marketing, j’avais besoin que les employés soient à fond dans leurs capacités cognitives et créatives. Or, une fois qu’on a lâché la sauce, on est nettement moins productif, c’est une basique règle de mécanique biologique. Il avait donc fallu que je négocie avec elle pour que ses entretiens d’évaluation se fassent plutôt en fin de journée, et non en matinée ou en début d’après-midi. Ce fut une discussion cocasse.

Quant à Chloé, elle qui était traditionnellement sobre sur les tenues vestimentaires, sans doute par confiance excessive en sa force de caractère et son magnétisme naturellement envoûtant, elle surprit en portant une robe courte en velours noir et fendue dévoilant ses jambes musclées et bronzées jusqu’aux hanches. Sa robe laissait ses épaules dénudées tout en mettant en valeur les formes de sa poitrine généreuse. Le duel vestimentaire était ainsi lancé entre mes deux associées, les deux cherchant à attirer les regards plus que l’autre dans une sorte de compétition féminine pour l’ascendance sur l’Agence.

« Pour revenir aux bonnets rouges, lança Liam d’une voix réfléchie et posée, ce n’est pas plus mal s’il s’agit d’un mouvement fourre-tout. Utilisons la recette du diviser pour mieux régner.

- C’est exactement ce qui a été évoqué en conseil des Ministres. Qu’as-tu exactement en tête ? demandais-je.

- Un truc glauque.

- Glauque comment ?

- J’ai cru comprendre qu’un de leurs leaders avait un passé lointain d’extrême-droite. Faisons le passer pour un néo-nazi dont la finalité est de récupérer le mouvement pour imposer un nouvel ordre. On pourrait même insinuer que, dans leurs objectifs, le rationnement ne soit réservé qu’à certaines personnes correspondant à des standards raciaux. » 

C’était du Liam tout craché : plus c’est gros, plus ça marche, façon Goebbels. J’adorais ses plans tordus. Malgré son air introverti, sous son crâne chauve comme un œuf, il était capable de sortir les plans les plus machiavéliques qui soient. Et comme il était inutile de revoir à la baisse le crédit social de ceux qui participaient à ces mouvements – la plupart refusaient l’application et restaient des asociaux – son idée me paraissait géniale.

« Ce n’est pas un peu too much ? demanda Chloé, l’air manifestement perturbé par les propos de mon maître propagandiste.

- Stratégie classique de marketing, rétorqua Alice avec condescendance. Cela provoque le rejet. On crée un nudge, on le laisse filer et on récolte le résultat.  Explique-lui Liam.

- En fait, précisa Liam l’air manifestement embarrassé de prendre ainsi part à cette technique de rabaissement à peine voilée, on insinue une idée qui doit focaliser l’attention du quidam moyen. Pour cela on utilise certains influenceurs du réseau de Jérémy qui se chargent de la véhiculer pour qu’elle devienne virale. Dans le cas présent, l’idée serait de faire croire aux bonnets rouges qu’ils sont manipulés, ce qui devrait entraîner inéluctablement une réaction de rejet.

- « diviser pour mieux régner », coupa Alice. C’est le B-A-BA lorsque l’on veut qu’un mouvement s’essouffle. Enzo, prends note ! »

- N’avez-vous pas peur qu’ils vérifient l’information ? demanda Chloé, l’air circonspect.

- Les gens ne vérifient jamais, répliqua Jérémy. Sur les réseaux sociaux, 90% des articles partagés ne sont même pas lus par ceux qui les partagent : les gens se basent sur le titre, l’image et l’émotion qui en résulte. Dans un monde d’infobésité, les gens n’ont plus le temps d’assimiler quoi que ce soit, de faire travailler leur esprit critique. Il y a trop d’informations ! 

- Exactement, confirma Liam. Les gens ne sont pas rationnels. Ils peuvent l’être en introspection, et encore. Mais, crois-moi, ils ne sont pas câblés pour vérifier quoi que ce soit. C’est pourquoi il est important de travailler sur les émotions, les faux semblants, les impressions. La psychologie est la clef, tout le reste c’est secondaire.

- Et pourquoi faire peur ?, s’enquit Chloé en adoptant une attitude d’élève comme pour mieux amadouer Alice qui ne cessait de lui lancer des regards dédaigneux.

- Vois-tu, c’est l’émotion la plus puissante. Donc, celle qui influence le plus. En matière de contrôle social, la peur doit toujours être utilisée. Si l’effet boule de neige du nudge se produit comme attendu, cela produira soit un rejet, soit remplacera la révolte par la culpabilité.  Dans les deux cas, cela provoquera l’essoufflement du mouvement et l’objectif sera atteint ce qui… 

- Ouais, tout cela est excellent, ça me plaît, dis-je pour couper court à tout développement de rhétorique déjà bien alambiquée. On part la dessus, on fait le buzz avec la petite musique qui va bien et en route Simone ! »

Le cadre ainsi fixé, l’opération de communication fut lancée et l’un de leurs leaders fut passé pour un néo-nazi en sortant du chapeau de pseudos relations et commentaires passés, le tout visant à faire croire à un mouvement orchestré par l’extrême droite radicale. 

L’opération fut un succès : il avait suffi d’une simple insinuation lors d’un reportage et de quelques images ciblées sur Instagram pour lancer le nudge. Malgré les démentis officiels, l’insinuation était lancée, le doute dans tous les esprits, l’effet amplificateur des médias combiné aux réseaux sociaux fit le reste.

Il ne restait plus qu’à enfoncer le clou avec la théorie du complot de Liam : avec le coup de pouce de quelques-uns de nos instagrammeurs, elle se mit en place affirmant que le mouvement des bonnets rouges n’était qu’une manœuvre destinée à favoriser l’ascension de l’extrême droite radicale au pouvoir, mettre un terme définitif aux libertés publiques, du moins celles qui subsistaient, et confisquer les ressources au profit d’une seule caste en modifiant les critères de notation du crédit social selon des standards raciaux. Absolument affreux n’est-il pas ? Qui voudrait encore, avec une telle histoire, participer au mouvement des bonnets rouges et se rendre ainsi complice de cette stratégie particulièrement ignoble ?

Trois semaines plus tard, la réaction de rejet fut totale, les cerveaux définitivement retournés…

Pour consolider les opinions, nous avions orchestré toute une propagande antinazie sur les réseaux sociaux.  On n’entendit plus jamais parler des bonnets rouges et l’application du crédit social connue même une vague massive d’inscription au point que, fin mai 2028, près du tiers de la population – les plus miséreux - était sous notation individuelle et numérique, donc sous contrôle absolu.

Mais le problème avec les nudges et les leurres que l’on met en place est que l’on ne contrôle pas leurs effets à long terme. A peine six mois plus tard, notre nudge avait fini par se matérialiser, ce qui restait logique puisque l’on avait focalisé l’attention des gens et que cela génère forcément des idées. Des mouvements néo-nazis et anti-migrants virent ainsi le jour un peu partout, donnant corps à notre propagande et nos alertes six mois plus tôt : dans notre jargon c’est que l’on appelle une « justification d’après coup ».

Le globe juin 2028

15 - Équations fiscales et calculs sur reste à exploiter

 

S’il est un domaine où les gouvernements ont toujours eu besoin d’avoir recours à la propagande, c’est bien la fiscalité. C’est même là l’origine des besoins en matière de fabrique du consentement.

Au gouvernement, l’essentiel des discussions tournaient autour des ressources fiscales et des moyens financiers. Forcément, dans un contexte où la consommation et la production ne cessaient pas de chuter, les ressources fiscales devenaient de plus en plus exsangues. Et il était difficile de taxer les classes moyennes, sauf à les éradiquer complètement. On ne pouvait pas taxer non plus les riches sauf à se tirer une balle dans le pied. De toute façon, comme ces dernières avaient plus de capacités que d’autres à s’exiler fiscalement parlant, cela aurait été contre-productif.

A défaut d’augmenter les recettes, il fallait donc diminuer les dépenses d’où les multiples privatisations et démantèlements de services au public depuis des années. Mais en 2028, nous n’avions plus de trop de latitudes de ce côté-là non plus. Tout était déjà privatisé : la sécurité publique, la protection incendie, l’éducation, les hôpitaux etc. Ce qui n’était pas sans provoquer d’autres problèmes car seuls les plus fortunés pouvaient dorénavant s’acheter une sécurité digne de ce nom, se protéger des incendies ou s’offrir des soins de qualités. Pour tous les autres, soit près de 90% de la population, c’était au « petit bonheur la chance », simple logique de sélection naturelle.

La solution était donc d’attirer de nouvelles richesses, donc des investissements et, pour cela, gagner en attractivité économique, entendez par là de larges exonérations, un droit du travail libéralisé à l’extrême, et un environnement sécurisé. Sur ces deux premiers points, nous étions bons et la société entière était maintenant ubérisée, avec des contrats à la carte facilement révocables donnant ainsi une bonne souplesse de gestion aux différents employeurs. Là où le bat blesse était que, comme les révoltes ne cessaient de se multiplier, offrir un environnement sécurisé coûtait de plus en plus cher ce qui nous obligeait à trouver de nouvelles ressources fiscales.  

Finalement, on en revenait toujours à ce point : il fallait à nouveau taper sur les classes moyennes. Du moins celles que l’on pouvait encore exploiter fiscalement.

Une réunion à cet effet fut organisée le 12 juin à Bercy.

 

Equations fiscales2

François, toujours aussi propre sur lui, était accompagné d’un conseiller et de son secrétaire d’Etat. Ce dernier ressemblait à l’un de ces personnages pour une publicité de dentifrice : dents impeccables, sourire éclatant, l’homme, avec son costard bleu marine et sa cravate bien serré, restait totalement dans le mainstream vestimentaire de Bercy.  Le conseiller était quant à lui plus lâche et ne portait qu’une chemise jaune sans cravate, probablement l’un de ces créatifs dont la reconnaissance reposait sur l’originalité et le fait de se distinguer des autres. Quant à François, c’était devenu une copie conforme de Louis. Même veste, même chemise, même cravate jusqu’à porter la même chevalière.

Il se leva et prit une allure solennelle.

« La situation financière est critique. Avec tout ce que nous coûte l’ordre public, je n’arrive plus à débloquer des fonds pour d’autres secteurs…  Il faut faire davantage de coupes dans les dépenses ou taxer davantage mais, en tout cas, il s’agit, Messieurs, de renflouer les caisses de l’Etat.

- Ne peut-on pas privatiser les pénitenciers ? demanda le secrétaire d’Etat. Cela permettrait de faire jouer la concurrence sans être vulnérable par ailleurs. Là, non seulement nous payons l’absentéisme mais nous allongeons la facture à chaque mouvement de grève sans compter le problème de fiabilité du personnel.

- Le timing n’est pas très approprié, observa le conseiller. Le mouvement des bonnets rouges est encore dans tous les esprits et tout le monde se remémore celui des matraques bleues ».

Il faisait référence aux policiers qui s’opposaient à la loi générale sur la sécurité publique cinq ans auparavant. Cette loi permettait à des groupes privés d’assurer des prestations d’ordre public. L’idée n’était pas seulement de faire des économies budgétaires en diminuant les effectifs de fonctionnaires, c’était aussi se prémunir des révoltes potentielles des forces de l’ordre qui, comme les autres, étaient impactés par la crise. Faire appel à des groupes de sécurité privée, pour la plupart des firmes américaines, était donc un calcul tout à fait logique. Mais certains s’étaient opposés à la réforme voyant le loup dans la bergerie : ce fut le mouvement des « matraques bleues ».

« Et alors, répliqua le secrétaire d’Etat, que risque-t-on ? Un mouvement des vestes grises ?. On s’en moque. J’ai fait mes calculs : recourir à des centres pénitenciers privés, avec la mise en concurrence, devrait nous rapporter trois cents cinquante millions d’Euros sur le budget annuel en comptant les dépenses sociales et de couverture absentéisme que l’on aurait plus à acquitter.

- Mais sans certitudes sur le caractère aléatoire du traitement des délits pénaux et de leur sévérité, repris le conseiller. Il y a quand même un problème moral à …

- D’accord. Je valide l’option, coupa François qui n’arrêtait pas de scruter son smartphone et semblait impatient de terminer cette réunion au plus vite. Et s’agissant des taxes ? Peut-on relever la TVA et l’impôt sur le revenu ?

- Les classes moyennes sont déjà exsangues et bien pressurisées. Elles ont déjà du mal à payer leurs charges alimentaires. Si nous chargeons la barque un peu plus, cela risque de se retourner contre nous et de les rendre éligibles aux CLAP, ce qui a un coût par ailleurs. »

Les CLAP étaient les Comités Locaux d’Approvisionnement et Production. Ils étaient subventionnés par l’Etat et c’est par eux que transitait le rationnement pour ceux qui étaient sous notation via le dispositif du crédit social. Avec le renchérissement général des prix, mais aussi du fait de la baisse des rendements agricoles provoqués par le dérèglement climatique, l’alimentation et l’eau étaient devenues hors de prix. Le gouvernement précédent avait alors instauré ces comités locaux en réponse à la pénurie alimentaire en complément de l’application de notation. L’évolution du nombre de bénéficiaires aux CLAP – on les appelait les « clapsés » restait donc un indicateur précieux de l’effondrement progressif des classes moyennes, déjà bien plombées par la crise financière cinq ans auparavant.

« J’ai fait mes calculs, repris le secrétaire d’Etat, et cela reste jouable. Sur un salaire mensuel moyen de 2000 € net, un contribuable célibataire met environ 900 € dans son logement, 500 € dans l’alimentation ce qui lui laisse 350 € pour toutes ses autres dépenses une fois qu’on lui retire ce qu’on lui prend en impôt sur le revenu.

- Exact, repris le conseiller. Mais ce que vous dites est vrai pour un propriétaire. Les locataires, eux, ont déjà été expulsés et sont sortis de vos chiffres. Ils émargent aux CLAP dorénavant. Et sur leurs 350 € restant, ce sont des dépenses impactées par l’inflation tout comme l’alimentation. Là-dessus ils doivent payer au moins 200 € en dépenses de santé pour payer leurs divers traitements de soins. Moi aussi j’ai mes chiffres. 

- Ils ne sont pas obligés non plus de dépenser toutes leurs fortunes restantes en psychotropes ! Je maintien qu’il y a encore matière à tirer. On peut aussi le faire via la TVA, ce serait plus indolore et ils ne verraient pas trop la différence avec l’inflation qui continue sa course.

- Et si l’on abordait les choses autrement et qu’on taxait là où est la richesse ? » proposa le conseiller.

Le visage du secrétaire d’Etat se creusa et il se leva de la table.

« Taxer les riches alors que ce sont eux qui tirent les investissements et qu’ils restent fiscalement mobiles est assez inapproprié. Si nous les taxons, ils iront voir ailleurs et au final on perdra beaucoup plus en richesse fiscale, sans compter notre image et notre attractivité. D’autres pays en profiteront à coups sûrs.

- Sur ces quinze dernières années, les plus aisés ont vus leurs richesses augmentées de plus de 80% alors qu’en même temps les classes moyennes se sont effondrées.  Tout cela car les taxes sur le patrimoine financier restent dérisoires à tel point qu’ils se font tous rémunérés en dividendes plutôt qu’en salaires pour payer moins d’impôt. On devrait remettre à l’ordre du jour l’impôt progressif sur les revenus des intérêts, dividendes, plus-values issues de placements financiers et abandonner la flat tax, qui est n’est qu’un taux forfaitaire dont on sait qu’elle favorise les 1% des plus aisés. »

Bien qu’il s’agisse de véritables débats d’apothicaires, je commençais à prendre un certain plaisir à compter les points dans cette joute dialectique. Le conseiller tenait des propos de bonnet rouge et il avait un sacré culot pour oser ce type de conseils sachant pour qui il travaillait. Cela me rappelait l’une des statistiques dont était friand Liam et qui voulait que, sur vingt personnes, il y en a toujours une qui sait s’extraire du conformisme et du discours attendu.

« Je pense qu’il faut revenir à la raison, reprit François. J’ai le sentiment que le débat prend une tournure passionnée voire carrément idéaliste.

- Vous avez absolument raison, s’empressa de dire le secrétaire d’Etat.

- Si l’on taxe le capital, poursuivit François, les placements iront ailleurs et ce serait aggraver notre position compétitive fiscale par rapport aux autres pays. La voie est beaucoup trop étroite pour être viable…

- Le problème, repris le conseiller, est qu’en maintenant cette faible taxation du capital, on ne fait qu’aggraver un cycle infernal : plus il y a allègements d’impôts et de cotisations décidés pour favoriser les entreprises, plus celles-ci rémunèreront actionnaires, voire personnels, en dividendes, eux-mêmes défiscalisés, appauvrissant d’autant les missions d’intérêt général censées être accomplies par l’État. »

« Les missions d’intérêt général censées être accomplies par l’Etat » : l’homme se pensait encore au vingtième siècle. S’il n’y avait plus qu’une seule mission d’intérêt général, c’était bien celle d’essayer de gérer les multiples crises et d’assurer un semblant d’autorité. 

François sorti aussitôt de ses gonds.

« Cela suffit ! S’exclama-t-il. Ce sont, justement, ces 1% de plus aisés, dont je fais partie, qui tirent la création de richesse et donc le PIB. C’est par ce que l’on a plus de classes fortunées que d’autres pays que l’on arrive à tirer notre épingle du jeu et que l’on sait rester attractifs.Si le sommet part en vrille, c’est tout l’édifice qui s’effondre !

- Vous avez absolument raison, appuya le secrétaire d’Etat. Si je peux ajouter, nous avons tout intérêt à taxer davantage les classes moyennes. Car même si l’inflation grignote leur pouvoir d’achat, je sais que certains arrivent encore à mettre de côté jusqu’à 150 € chaque mois !

- Et si, au lieu d’augmenter les taxes ou d’en inventer d’autres, l’on faisait en sorte d’augmenter les richesses produites ? proposa le conseiller. Après tout nous avons tout intérêt à augmenter la productivité des classes moyennes.

- A quoi pensez-vous ?

- Les villes sont devenues de véritables fournaises où la pollution bat régulièrement des records. Tout cela, on le sait, provoque de nombreuses maladies et contribue à une baisse de la productivité. On pourrait lancer une opération de reconquête rurale où les classes moyennes pourraient faire de substantielles économies en besoins alimentaires tout en habitant dans des endroits plus vivables. Au final je reste persuadé qu’ils n’en seront que plus productifs. On pourrait même débloquer des fonds pour aider à la résilience dans les milieux ruraux. Plus d’autonomie en campagne, c’est moins de révoltes à terme… C’est un pari à long-terme bien évidemment.

- On ne peut pas se permettre des raisonnements à long-terme et voir nos richesses filer ailleurs. La réalité économique est toute autre. Sans compter qu’un mandat dure cinq ans.»

Sur ces propos, le conseiller pris une serviette dans sa poche, s’essuya le front et balbutia quelques mots inintelligibles. Il fixa le secrétaire d’Etat avec un regard ébahi.

« Et puis votre idée est parfaitement ridicule, poursuivit ce dernier. Déjà, je doute que les gens veulent aller s’enterrer dans les campagnes alors que tout le monde sait qu’elles sont mal approvisionnées et peu sécurisées avec toutes ces bandes de pillards. Je doute également que les firmes voient d’un bon œil que l’on se lance dans une aventure visant à rendre nos concitoyens plus autonomes, plus résilients et en meilleure santé. L’économie repose entièrement sur des besoins et plus un consommateur est dépendant, mieux c’est. Un homme sain, sobre et frugal est nuisible à l’économie ne l’avez-vous donc pas compris ? Si l’on a un PIB moins ridicule que les autres c’est justement à cause de notre masse de population urbaine dont les besoins maintiennent un semblant d’économie à flot. C’est la dépendance qui est le pilier principal de l’économie.

- Si je peux me permettre, Monsieur le secrétaire d’Etat, je tiens à vous préciser que…

- Comprenez-moi bien, coupa-t-il aussi sec, je ne minimise absolument pas les problématiques liées à la pollution, à la santé, à l’insécurité et j’en passe. Mais tout cela génère des problématiques, des cancers précoces, des maladies neurodégénératives, des crises d’angoisses, une qualité de vie diminuée et j’en passe. C’est évidemment désolant et je le regrette. Mais il ne faut pas voir le verre à moitié vide. Tout cela génère aussi des besoins, donc de la consommation et du PIB. Et la santé représente 20% de la consommation des ménages, cette dernière représentant à son tour  plus de 50% du PIB global. Alors, avant d’être alarmiste et de faire peur à tout le monde, il serait bien de penser un peu à notre économie… »

J’exultais intérieurement et je ne donnais pas un kopeck sur l’avenir du conseiller. S’il escomptait une brillante carrière, c’était plutôt râpé.

« N’y a t il pas moyen de diminuer les subventions au CLAP, suggéra François. Cela nous coûte un pognon dingue, presque le quart de notre budget !

- Vous dites vrai Monsieur le Ministre, répliqua le secrétaire d’Etat.  Mais c’est presque le tiers de la population qui est clapsée et cela permet de tenir le plus grand nombre en respect. Nous pourrions diminuer la qualité des rations sans que ça se sache. Je crois savoir que celles-ci sont constituées de quelques kilos de pâtes, riz, farine, lentilles et de l’huile. L’huile coûte chère, on pourrait la supprimer en diminuant également les autres quantités.

- Sur quels motifs ? interrogea le conseiller. Frugalité d’intérêt général ?

- « Dérèglement climatique », précisa le secrétaire d’Etat. Après tout c’est aussi pour cela que les prix alimentaires sont chers. Il s’agit de s’adapter à son époque. »

François resta silencieux un moment, tira une bouffée de son cigare, signe évident qu’il était en pleine introspection, et balança l’impensable :

« Peut-être que le temps est bien choisi pour remettre à l’ordre du jour une forte augmentation de la taxe carbone... Après tout, autant jouer carte sur table, annoncer nos difficultés budgétaireset dire que c’est le seul moyen de financer les aides sociales faute de quoi nous serions contraints de les réduire. Même si c’est principalement pour financer les dépenses de sécurité, les recettes ne sont jamais affectées donc il y a une part de vérité…»

Le secrétaire d’Etat approuva et François me demanda de réfléchir à une opération de communication visant à faire accepter cette hausse. Même si je trouvais la proposition osée, je décidais de relever le défi et, dès le lendemain, toute mon équipe se mobilisa sur l’opération.

Il y a 10 ans, la tentative d’instaurer une taxe carbone avait mis le feu aux poudres et  déclenché le mouvement des gilets jaunes. Forcément, rajouter une taxe portant notamment sur les transports n’implique pas le même sacrifice pour les personnes aisées que pour les classes populaires et les gens qui avaient déjà du mal à boucler leurs fins de mois s’étaient mis en rogne. Mais le contexte avait beaucoup évolué depuis. D’une part le climat s’était considérablement emballé avec son lot de catastrophes naturelles, ses impacts négatifs sur les activités humaines tant sur les récoltes que sur les ressources énergétiques, ses zones géographiques inondées voire à la limite de l’inhabitabilité comme l’Australie ou l’Asie du Sud-Est, les taux élevés de particules de dioxyde de carbone et ses effets tant sur la santé physique que sur les capacités cognitives etc.

Tout cela angoissait et l’urgence climatique était un argument sur lequel on pouvait s’appuyer pour légitimer l’augmentation de cette taxe en arguant du fait que cela pourrait accélérer les investissements nécessaires à la « transition écologique ».

D’autre part, avec la récession et l’hyperinflation, les classes moyennes s’étaient effondrées et les aides sociales, les dispositifs de rationnement pour être plus précis, concernaient maintenant une large frange de la population. La taxe carbone ne concernerait donc que les classes moyennes restantes qui n’émargeaient pas encore aux CLAP, soit des gens actifs et qui avaient encore les moyens de se payer un semblant de niveau de vie. De fait, délicat pour eux de manifester et protester contre la hausse d’une taxe qui permettrait au plus grand nombre de continuer à être rationné, même si le nombre de personnes éligibles au rationnement avait considérablement diminué depuis l’élection présidentielle : la nouvelle Présidente avait effectivement remanié le système de notation du crédit social : si une personne était condamnée pour violence, atteinte à l’ordre public ou, pire, radicalisation islamiste ou acte séditieux à visée communautariste, elle avait peu de chance d’obtenir une bonne notation et était de fait exclu du rationnement via les comités locaux d’approvisionnement. Et cela valait pour les enfants de cette personne, histoire qu’elle prenne ses responsabilités parentales. De fait les « clapsés » étaient surtout les bons français de souche parfaitement intégrés à la communauté, nouvelle priorité à l’identité nationale oblige.

Mais il fallait aussi que le sacrifice lié à cette hausse fiscale soit perçu comme largement partagé par toutes les franges de la population, élites comprises. Justifier une hausse de la fiscalité sous prétexte de sauver la planète et garantir le maintien de la cohésion nationale (préserver le budget rationnement) était loin d’être suffisant. Il fallait que les gens aient l’impression que tout le monde souffre !

Du coup, on simula et on fit appel à des célébrités du showbiz pour bien montrer que c’était galère pour eux également. On joua du pipo, on filma des stars sur des vélos pour rejoindre leurs lieux de représentation, on dramatisa en grossissant le trait à l’extrême (plus c’est gros, mieux ça passe).

Jérémy, qui adorait concevoir des films de propagande, s’en donna à cœur joie. Il s’occupa également à créer le buzz sur les médias sociaux. Alice organisa même de fausses manifestations de soutien à cette taxe, ce sacrifice national étant nécessaire pour « accélérer la transition écologique » et permettre un « avenir plus durable ». Liam prit en charge toute la communication institutionnelle car c’était une question de cohésion nationale pour éviter « le chaos et une probable guerre civile ».

Comme attendu, et après la mise en œuvre du plan de communication, le consentement fut total : il n’y eu aucune révolte. Payer cette taxe, c’était contribué à l’effort national pour respecter la trajectoire carbone décidée par les accords internationaux sur l’environnement. C’était sauver la planète, c’était éviter la guerre civile. C’était, comme toujours, beaucoup d’histoires que l’on se racontait, des storytellings savamment orchestrées par Alice

Le résultat fut palpable : François pu trouver les ressources fiscales nécessaires pour assurer les dépenses de sécurité. Ce fut même l’une de nos opérations majeures de cette année 2028.

Taxe carbone2 1

16 – Où il est question de substitution causale

Emma me reprochait toujours de ne pas user de mon influence et de ma position stratégique au gouvernement pour ne pas chercher « à sauver la planète ». Elle ne cessait de me dire qu’il fallait arrêter avec l’exploitation des ressources et changer de modèle économique.

Un soir, alors que je prenais un verre chez moi avec François et que Léa n’était pas là car c’était sa soirée «fitness », Emma nous alpagua de façon hystérique :

« Papa, je viens de regarder ce qui ce se passe en Australie, c’est vraiment terrible : ils brûlent littéralement, tout ça à cause de ce système à la con qui réchauffe la    planète et qui nous condamne ! Il faut arrêter avec l’exploitation des ressources et l’économie de marché  qui monétise tout et accélère la destruction de l’environnement»

Elle repartait encore dans son délire d’écologiste. Comme François était présent, je voulais l’épater sur ma pédagogie paternelle et décidais à lui expliquer encore une fois comment les choses fonctionnaient

« Je ne nie pas le réchauffement climatique ma fille mais le système est plus complexe que tu ne te l’imagine. Mais si tu nous proposes un système économique viable, dépourvue d’exploitation des ressources, je suis prêt à t’écouter bien que je n’en connaisse pas d’autres dans l’histoire de l’humanité…

- vous pourriez au moins essayer d’imaginer autre chose ! Plus durable !

- Si je puis observer, dit François, si nous avons pu dompter la nature humaine profonde qu’est la barbarie, c’est justement à cause de la loi du marché qui régule les logiques de prédation des uns et des autres. Et c’est parce que cette loi s’est imposée à l’ensemble des nations, via la libéralisation des échanges et des finances, que les guerres entre nations sont devenues plus rares…

- Mais c’est justement ce système financier qui nous fait aller dans le mur ! ne le voyez vous pas !? C’est lui qui fait que des millions de gens s’appauvrissent chaque jour sur terre !! Il faudrait que les nations se réunissent pour tout changer et stopper le réchauffement climatique !

- Déjà, je ne vois pas ce que l’homme pourrait faire contre le climat si ce n’est de s’adapter. Nous ne sommes pas tout puissants non plus, un peu d’humilité ma fille… Ensuite, je ne sais pas si tu as vu mais depuis quelques années les tensions sur l’énergie et les ressources exacerbent les logiques de prédation et chaque nation veut tirer la couverture à soi, ce qui est parfaitement compréhensible. Alors de là à se réunir pour trouver un consensus mondial sur quelque chose qui n’a jamais existé et que l’on n’arrive même pas à imaginer, c’est de la pure science-fiction Emma. Il serait temps d’évoluer un peu et de cesser d’être naïf. Personne n’a envie de se laisser distancer ou de passer à côté d’une opportunité.

- Exactement, coupa François. C’est comme lorsqu’il y a une promotion exclusive sur un produit en faible quantité : tout le monde se précipite pour être le premier arrivé et en avoir.

- C’est de bonne guerre. Ça me fait penser à ces promotions sur le Nutella. On veut tous être les premiers. Moi quand je suis en voiture et que le feu passe au vert, j’accélère et j’aime bien dépasser mon voisin pour être devant, c’est comme cela que l’on fonctionne. Personne ne veut rester sur le carreau.

- Mais vous pourriez au moins profiter de votre pouvoir pour essayer d’enclencher une réflexion en la matière, changer nos référentiels, distribuer un salaire correct à tout le monde !! 

- C’est bien de critiquer mais je doute qu’on en ait le pouvoir ou que l’on soit responsable ma fille. Ce que les consommateurs veulent, c’est consommer. Les gens veulent du pouvoir d’achat pour améliorer leur niveau de vie et on ne fait que répondre à leurs besoins. Après que chacun ne puisse pas avoir de moyens pour en profiter, c’est désolant mais c’est comme ça. On ne peut pas verser des salaires en claquant des doigts ou imposer des normes de revenu sauf à ne plus plaire aux investisseurs et tirer un trait sur des richesses potentielles. Si tel est le cas, un autre pays plus attractif et donc plus compétitif en profitera et on s’enfoncerait dans la récession : ce n’est pas le but. On ne peut rien faire à notre niveau, c’est la logique du système.

- Mais c’est vous le système !

- Non Emma, ce sont les consommateurs et leurs demandes, ce sont les firmes, c’est la loi du marché mais ce n’est certainement pas nous. Nous, on gère tant bien que mal. On essaye de tirer notre épingle du jeu, comme tout à chacun. »

Sur ce, elle remonta dans sa chambre puis redescendit en m’adressant une note de l’un de ses cours de psychologie.

Substitution causale 1