Résilience humaine ?

Si l'homme peut faire preuve de résilience, un certain nombre de blocages existent pour faire face à l'emballement climatique et ses effets sur l'écosystème :

- des blogages psychologiques et comportementales, conduisant à ne pas croire, minimiser ou repousser la charge sur les générations futures ;

- des blocages économiques, notre système étant entièrement carboné et reposant sur la production et la consommation ;

- des blocages géopolitiques induisant une compétition et une prédation exacerbée sur les ressources ;

Aujourd’hui, nous sommes installés sur une trajectoire 4°C à minima, soit le scénario RCP 8.5 du GIEC, appelé aussi scénario "business as usual". Certains scientifiques prévoient même +6 à +7° d'ici la fin du siècle. Pour rappel, nous sommes déjà, avec +0,9° d'augmentation moyenne des températures, dans le climat du pliocène qui existait il y a 3 millions d'années (et qui s'était réchauffé de +3° en plusieurs millénaires).

Sur le plan psychologique, l'homme privilégie le bénéfice immédiat au bénéfice lointain : nous ne sommes pas "câblés" pour agir en fonction de bénéfices futurs.

De même,  on ne croit à une catastrophe que lorsqu'elle se produit, jamais avant. Avant, c'est le déni, le rejet ou la réactance : à titre individuel, on minimise ou on pense que l'on ne sera pas impacté, que ce sera pour plus tard, d'autant plus que nous vivons dans un quotidien rassurant, Netflix sort de nouvelles séries etc. L'information est donc de suite relativisée. Ce peut être aussi la réactance si nos profits immédiats sont en jeu, ce qui explique notamment l'abondante propagande climatosceptique depuis le début des années 70 et subventionnée par les industries pétrolières.

Egalement, ce n'est pas parce que l'on sait, que l'on peut réagir. On sait que fumer tue.  Pour autant, beaucoup de gens fument. On sait que les écrans sont nocifs pour les capacités cognitives. Pour autant, l'enseignement nationale généralise les écrans : le comportement collectif reste souvent dissocié du savoir. Il en va de même pour l'effondrement de l'écosystème dont on pense que cela ne nous impactera pas, alors même que le dérèglement et l’emballement climatique sont déjà vécus comme des réalités tragiques par bon nombre de pays dans l'hémisphère sud (vagues de chaleur mortelles, pénurie d'eau dans de grandes villes, incendies gigantesques et taux de pollution record, notamment en Inde, Pakistan, Iran, Chine Australie, Amérique du Sud, Afrique Australe ...). Pour ces derniers pays, l'effondrement est déjà une réalité du fait des ruptures d'approvisionnement en cascade que cela induit.

Là non plus, la catastrophe, aussi tragique soit-elle (le cas australien est assez édifiant depuis plusieurs mois : incendies continus, population des grandes villes asphyxiée, extinction rapide des espèces locales...) n'induit aucune réaction si ce n'est celle, minoritaire, des jeunes générations. En Australie, économie qui repose sur l'exportation du charbon, le gouvernement conservateur botte en touche.

Mais c'est surtout économiquement que les blocages sont les plus nombreux.

Scenario climatique risque climat

Comme le montre le graphique, les émissions historiques (courbe en noir) suivent la courbe rouge du scénarios RCP 8.5, celui qui s’éloigne le plus d’une trajectoire 2°C compatible avec l’accord de Paris et celui qui est en cours.

Quelques vérités difficiles à entendre :

  • les engagements pris dans l’accord de Paris, même s’ils étaient tenus, nous emmèneraient sur une hausse de température d’au moins 3°C ;
  • les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont de nouveau augmenté depuis 2017, alors qu’il faudrait qu’elles plafonnent au plus tard en 2018 pour ensuite diminuer rapidement ; en 2019, elles n'ont jamais été aussi élevées.
  • notre budget carbone résiduel (pour rester sous les 2°C) est de l’ordre de 250 GTC pour les émissions de CO2 et nous en émettons environ 10 par an ce qui, à la vitesse actuelle, nous fait l’épuiser dans les 25 années à venir;
  • les pays en développement ont encore un long chemin de croissance de leur niveau de vie pour rattraper le nôtre, dans des conditions où le découplage de cette croissance et des émissions de GES est loin d’être fait ;
  • les USA deuxième pays le plus émetteur sont sortis de l’accord de Paris;
  • les niveaux des mécanismes de taxe carbone ou assimilés dans le monde sont, quand ils existent, ce qui est encore trop rare, globalement très insuffisants par rapport aux recommandations.

Plus généralement, les mesures les plus importantes à prendre pour réduire ces émissions consistent à arrêter des centrales thermiques à énergie fossile (charbon, gaz et pétrole dans certains pays) et réduire nos consommations d’énergie fossile.

Ces mesures portent avec elles un fort risque de transition, industriel, social, macroéconomique et systémique au plan financier. Cette prise de risque est toujours repoussée par les dirigeants politiques dans un contexte de compétition (voire guerre) économique mondiale qui les pousse à défendre les positions acquises de leurs « champions » en l’absence d’accord international (contraignant) ou de mobilisation massive des opinions publiques. Du côté des régulateurs financiers, la prudence est de mise également : s’ils œuvraient pour accélérer la transition, ils pourraient aggraver le risque de survenue d’une crise financière (car les grandes capitalisations boursières sont soit encore pleinement partie prenante de l’économie fossile, soit en sont fortement dépendantes, y compris les GAFA…).

Les émissions induites par les infrastructures énergétiques existantes nous mettent déjà sur une trajectoire deux degrés.

Si nous voulons avoir une chance de rester sur une trajectoire 2°C, nous devons donc :

  • soit ne plus investir dans les énergies fossiles,
  • soit faire en sorte que tout nouvel investissement dans le domaine énergétique remplace un actif plus carboné.

Mais à ce stade, tout actif à « ferrailler » est encore rentable. La réussite de la transition énergétique passe donc nécessairement en priorité par des fermetures d’actifs rentables dans les prochaines années. L’impact économique et financier de ces dépréciations d’actifs (les « stranded assets ») serait évidemment considérable et pèserait lourdement sur les marchés boursiers, donc sur l’économie mondiale dans son ensemble.

Il est en effet peu vraisemblable que nous cessions très prochainement l’investissement dans les fossiles. Et ce pour au moins deux raisons : d’abord parce que les pays émergents en pleine croissance ont besoin d’énergie rapidement et que, malgré leur rythme de  croissance, les EnR (énergies non renouvelables) ne peuvent répondre entièrement à cette demande. D’autre part, il y a, en ce moment, un « flux » de projets arrivant à maturité qui ne pourront pas ne pas être faits pour de simples questions de droit.

Il faudrait donc que les acteurs du secteur pétro-gazier comme ceux du charbon s’apprêtent à réduire rapidement leurs futurs investissements et, dans tous les cas, à passer massivement des provisions pour fermeture et démantèlement anticipés. Ce raisonnement concerne en cascade les secteurs consommateurs de ces énergies fossiles : toute l’industrie automobile mondiale par exemple est concernée.

S’ils ne le font pas, ce qui est probable compte-tenu du modèle économique actuel, nous nous apprêtons à vivre dans un monde à +4°C, puis à 5°-8°C au XXII° siècle. Si on raisonne en termes purement économiques (en laissant donc de côté les désastres humains considérables que provoqueront les vagues de chaleur, l’augmentation des sécheresses, des inondations et des tempêtes, les pénuries en eau et aliments pour ne citer que quelques exemples), l’adaptation au réchauffement impliquera de réaliser de très gros investissements improductifs. Les conséquences économiques en seront globalement très négatives, sauf à considérer que construire des digues pour empêcher les submersions marines, investir en climatiseurs pour résister à des chaleurs insupportables sinon, etc. ce serait créateur d’emplois et compenserait les pertes de productivité induites par le changement climatique… ce qui revient à remettre en cause les dogmes actuels qui font de la productivité la mère du PIB et du progrès.

La finance est capable de se déplacer très vite, contrairement à l’industrie qui dépend d’actifs physiques. Mais elle n'a pas intérêt à agir, compte-tenu de la tragédie des horizons mise en évidence par Marc Carney :

La réussite de la transition énergétique suppose l’abandon du modèle économique actuel dominant en Occident et nous devons acter la fin de l’hégémonie de « l’économie du tout  marché ».

Aucun des acteurs économiques de la chaine fossile (des extracteurs aux consommateurs en passant par les producteurs et les transporteurs) n’a d’intérêt à se sacrifier sur l’autel de la résorption du problème climatique : son « sacrifice » n’aura au mieux de son point de vue qu’un effet marginal, et au pire nul (c’est le cas par exemple quand un acteur vend une centrale au charbon, elle n’est pas fermée pour autant). C’est la célèbre tragédie des communs[12] qui s’illustre par des comportements de passagers clandestins : chacun compte sur les actions des autres mais aucun n’est prêt à « payer ». Les désinvestissements souhaitables ne peuvent se faire qu’à l’échelle collective.

De la même manière, les mécanismes d’incitation à une économie bas carbone (taxes, réglementations, interdictions) ne peuvent être installés à une échelle suffisante que par la puissance publique, seule à en avoir la légitimité et le pouvoir. Mais, comme dit plus haut, dans un contexte de compétition mondiale, les nations ont la plus grande difficulté à accepter de pénaliser leurs champions et, là aussi, leurs dirigeants peuvent se dire que ce serait un sacrifice vraiment inutile que de le faire, le problème étant mondial[13]. Enfin, nos dirigeants étant élus, ils ont évidemment le plus grand mal à imposer des mesures « contraignantes » à leurs électeurs, les citoyens, et la plus grande facilité à faire preuve de démagogie (nous vous promettons un avenir radieux, qui satisfera tous vos désirs…).

Les acteurs financiers doivent de leur côté anticiper les risques qu’ils voient poindre. Il est indispensable qu’ils les comprennent et qu’ils s’arment pour y faire face. Mais leur horizon reste très court, comme l’a rappelé Mark Carney, en parlant de la « tragédie des horizons » et là aussi leurs intérêts pas alignés sur ceux du collectif. 

Cette incapacité collective conduira à des guerres militaires et civiles qui se multiplieront dans un monde totalement déréglé et dérégulé. Jean-Michel Valantin fait entrer le climat et plus généralement la crise écologique dans la géopolitique,  (plus précisément la stratégie militaire) et inversement. Voici un extrait de la 4éme page de son ouvrage : «  Un nouveau paysage géopolitique et stratégique émerge, marqué par la combinaison du changement climatique et de ses effets systémiques, telles les migrations de masse, la compétition mondiale pour les ressources et la crise des régimes contemporains. Où les politiques de Trump, de Poutine et de la Chine mènent-elles la planète ? Comment l’épuisement des océans alimente-t-il la piraterie maritime ? Comment le réchauffement de l’Arctique est-il exploité par certains intérêts tandis qu’il constitue une immense catastrophe pour des milliards d’humains ?

La logique du système économique, les intérêts industriels et financiers, est donc de se défendre. Le storytelling est utilisé à cet effet. Le terme même de "changement climatique", inventé par Dick Cheney, Vice président sous la présidence de Georges BUSH et PDG d'une firme pétrolière, est assez édifiant (minimisation du danger). De même que les storytellings d''économie circulaire", de "compensation carbone" ou de "transition énergétique", qui sont autant de subterfuges pour ne pas remettre en cause le modèle économique. Il faut aussi avoir à l'esprit que le réchauffement climatique, en créant de nouveaux besoins (accès à l'eau, air pur, transhumanisme ...) valorise de nouveaux marchés et n'incite pas le monde de la finance à changer de trajectoire. De même, nous sommes tous accrochés à notre confort de vie et il peu probable que l'on accepte que notre salaire soit divisé par 10 d'où la tentation de se raccrocher aux storytellings susvisés :)