Has the Human Game Begun to Play Itself Out ?

Par Bill McKibben*

L’ESPÈCE HUMAINE approche-t-elle de sa fin ? La question elle-même peut sembler exagérée – ou encore comme un retour aux images exaltées sur l’apocalypse. Pourtant, il y a lieu de croire que ces craintes ne sont plus si exagérées. La menace du changement climatique oblige des millions de personnes dans le monde entier à faire face de façon réaliste à un avenir dans lequel leur vie, semble à tout le moins radicalement pire qu’elle ne l’est actuellement. Dans le même temps, les technologies émergentes du génie génétique et de l’intelligence artificielle donnent à une petite élite technocratique le pouvoir de modifier radicalement l’homo sapiens à un point tel que cette espèce ne ressemble plus à elle-même. Qu’il s’agisse d’un effondrement écologique ou d’un changement technologique, les êtres humains s’approchent rapidement d’un précipice dangereux.

Les menaces auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui ne sont pas exagérées. Elles sont réelles, visibles et potentiellement imminentes. Elles font également l’objet d’un livre récent de Bill McKibben, intitulé « Falter : Has the Human Game Begun to Play Itself Out ? » [livre non traduit en français : Vacillement : Le Jeu de la vie humaine a-t-il commencé à toucher le fond ? NdT] McKibben est écologiste, il est écrivain ainsi que le fondateur de 350.org, une organisation militante qui se mobilise pour réduire les émissions de carbone. Son livre propose une analyse sobre et empirique des raisons pour lesquelles l’espèce humaine est sur le point d’atteindre son âge ultime .

Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par « le jeu de la vie humaine » ?

Je cherchais une phrase qui décrirait l’ensemble de tout ce que nous faisons en tant qu’êtres humains. On pourrait aussi parler de civilisation humaine, ou de dessein humain. Mais « jeu » me semble être un terme plus approprié. Non pas parce qu’ il s’agit d’un jeu trivial, mais parce que, comme tout autre jeu, il n’a pas vraiment de finalité en dehors de lui-même. Le seul objectif est de continuer de jouer et, espérons-le, de bien jouer. Bien jouer le jeu de la vie humaine, c’est vivre dans la dignité et faire en sorte que les autres puissent en faire autant.

De très graves menaces pèsent aujourd’hui sur le jeu de la vie humaine. Les questions fondamentales de survie humaine et d’identité sont remises en question de façon pragmatique. Il est devenu clair que le changement climatique est en train de réduire considérablement la taille du plateau sur lequel se joue le jeu. Et en même temps, certaines technologies naissantes menacent l’idée même selon laquelle l’être humain, en tant qu’espèce, sera encore là pour jouer à l’avenir.

Pourriez-vous nous décrire brièvement les implications du changement climatique pour l’avenir de la civilisation humaine, telle que nous concevons ce terme dans son acception actuelle ?

Le changement climatique est de très loin la plus importante évolution que les humains aient jamais réussi à produire sur cette planète. Il a fondamentalement modifié la chimie de l’atmosphère, augmenté la température de la planète de plus de 1 degré Celsius, fait fondre la moitié de la glace d’été dans l’Arctique et augmenté l’acidité des océans de 30 %. Nous assistons à des incendies de forêt incontrôlables dans le monde entier, ainsi qu’à des niveaux records de sécheresse et d’inondations. Dans certains endroits, les températures moyennes quotidiennes deviennent déjà trop chaudes pour que les êtres humains puissent même seulement travailler pendant la journée.

Les gens envisagent de quitter les grandes villes et les zones côtières basses, là où leurs ancêtres ont vécu pendant des milliers d’années. Même dans les pays riches comme les États-Unis, les infrastructures essentielles sont mises à rude épreuve. Nous l’avons vu récemment avec la paralysie de l’alimentation électrique dans une grande partie de la Californie en raison du risque d’incendies de forêts. Voilà ce que nous avons fait avec un réchauffement d’à peine un degré Celsius au-dessus des niveaux préindustriels. Il devient déjà difficile de vivre dans de grandes parties de la planète. Sur notre courbe actuelle, la trajectoire nous amène à un réchauffement de 3 ou 4 degrés. À ce niveau, nous n’aurons tout simplement pas la même civilisation que celle que nous avons maintenant.

Dans la mesure où le principal responsable du changement climatique reste l’industrie énergétique fossile, quelles mesures pratiques peuvent être prises pour que ses activités soient sous contrôle ? Et étant donné que ces gens partagent la même planète avec tous les autres, quel est exactement leur dessein pour un avenir de dystopie climatique ?

Nous avons déjà fait des efforts de désinvestissement et d’arrêt de construction d’oléoducs, mais le domaine crucial qui nous attend est celui de la finance : se concentrer sur les banques et les gestionnaires qui leur donnent les moyens de faire ce qu’ils font. Il est devenu très clair que le seul objectif de l’industrie des combustibles fossiles est de protéger à tout prix son modèle économique, même au détriment de la planète. Les grandes compagnies pétrolières comme Exxon étaient bien au fait du lien entre les émissions de carbone et le changement climatique dans les années 1980. Ils savaient ce qui allait arriver et y croyaient. Au lieu de modifier rationnellement leur comportement pour y échapper, ils ont investi des millions dans le lobbying et la désinformation pour s’assurer que le monde ne ferait rien pour les faire changer ou arrêter leurs activités.

« Tout comme nous avons longtemps considéré comme acquise la stabilité de la planète, nous avons également considéré comme acquise la stabilité de l’espèce humaine. »

Dans la mesure où une quelconque entreprise de combustibles fossiles pense au long terme – et il n’est pas certain qu’il en existe encore – elle sait que ses jours sont comptés. Les coûts de l’énergie renouvelable sont en chute libre, et l’industrie se bat pour survivre pendant encore quelques décennies. Leur objectif est de faire en sorte que nous continuions à brûler beaucoup de pétrole et de gaz pendant 10 ou 20 ans, plutôt que d’essayer de sortir de ce truc aussi vite que possible.

L’autre grande menace que vous avez identifiée est celle des technologies comme le génie génétique. Pouvez-vous expliquer la menace que celles-ci représentent pour l’identité et la finalité humaines ?

Tout comme nous avons longtemps considéré comme acquise la stabilité de la planète, nous avons également considéré comme acquise la stabilité de l’espèce humaine. Il y a maintenant des technologies naissantes qui remettent en question des postulats très fondamentaux sur ce que signifie le fait d’être un être humain. Prenons, par exemple, les technologies du génie génétique comme le CRISPR [CRISPR-Cas9 est notamment utilisé comme ciseau moléculaire afin d’introduire des modifications locales du génome, NdT] Celles-ci entrent déjà en vigueur, comme nous l’avons vu récemment en Chine, où deux jumeaux seraient nés après avoir subi une modification génétique in utero. Je ne vois aucun problème à utiliser la modification génétique pour aider les personnes existantes atteintes de maladies existantes. Cependant, cela n’a rien à voir avec le génie génétique chez les embryons et avec des modifications spécifiques.

Prenons l’exemple d’un couple de futurs parents qui décident de faire en sorte que leur nouvel enfant ait un certain équilibre hormonal visant à améliorer son humeur. Cet enfant pourrait un jour atteindre l’adolescence et se sentir très heureux sans aucune explication particulière. Ou encore, est-ce qu’ils tombent amoureux ? Ou est-ce juste leurs particularités de génie génétique qui s’appliquent ? Les êtres humains pourraient bientôt être conçus avec toute une gamme de nouvelles caractéristiques qui modifient leurs pensées, leurs sentiments et leurs capacités. Je pense qu’une telle perspective – qui n’est pas du tout exagérée aujourd’hui – sera une attaque dévastatrice contre les choses les plus vitales qui font de nous des êtres humains. Cela remettra en question les idées de fond sur qui nous sommes et comment nous nous percevons.

Il y a aussi les conséquences de l’accélération du changement technologique dans la technologie du génie génétique. Après avoir modifié leur premier enfant, ces mêmes parents peuvent revenir cinq ans plus tard à la clinique pour apporter des changements à leur deuxième enfant. Entre-temps, la technologie aura progressé et vous pourrez alors bénéficier de toute une série de mises à jour et ajustements. Qu’est-ce que cela signifie pour le premier enfant ? Cela les rend obsolètes : comme un iPhone 6. C’est une idée très nouvelle pour les êtres humains. L’une des caractéristiques standard de la technologie est l’obsolescence. Une situation où vous rendez rapidement les gens eux-mêmes obsolètes me semble malavisée.

« Dans l’état actuel des choses, ces technologies coderont l’inégalité économique actuelle dans nos gènes. »

Il semble également que la question des inégalités économiques se pose ici, en ce sens que ce sont les personnes disposant de plus de ressources qui se verront offrir ces améliorations génétiques.

Dans l’état actuel des choses, ces technologies encoderont dans nos gènes l’inégalité économique qui existe actuellement. Il est tellement évident que cela se produira si nous continuons dans cette voie que personne ne se donne la peine de dire le contraire. Lee Silver, professeur à l’Université de Princeton et l’un des principaux partisans de la modification génétique, a déjà dit qu’à l’avenir, nous aurons deux classes inégales d’êtres humains : « GenRich » et « naturel ». Lui et beaucoup d’autres ont déjà commencé à considérer cet avenir comme acquis.

Pensez-vous que l’intelligence artificielle représente une menace similaire pour les êtres humains ?

Bon nombre de membres de la première génération de personnes qui ont étudié l’IA en sont revenus avec une grande peur de ses implications potentielles. Il est à craindre que les robots intelligents et les codes de programmation deviennent incontrôlables et finissent par représenter une menace pour les êtres humains. Ces craintes peuvent être réelles ou pas. En fin de compte, ils m’inquiètent moins que l’attaque plus fondamentale contre la signification et la finalité humaines que posent ces technologies. Ils peuvent facilement éliminer la plupart des choix et des activités qui nous ont donné notre sentiment fondamental d’identité en tant qu’êtres humains.

Quelle devrait être la priorité des mouvements sociaux qui cherchent à défendre « le jeu de la vie humaine » à l’heure actuelle ? Et avons-nous des raisons d’être optimistes ?

Le changement climatique est un problème si immédiat et si préoccupant qu’il devrait faire l’objet de notre attention dès maintenant, car il pourrait rendre tout le reste théorique. J’ai pu observer la montée des mouvements pour le climat pendant de nombreuses années et cela me donne des raisons d’être optimiste. Nous avons récemment été témoins de grèves climatiques massives dans le monde entier. Aux États-Unis, le Parti Démocrate est en train de se dynamiser sur cette question. Ce sont de bons indicateurs. Qu’ils arrivent à temps ou pas, on ne sait pas. Mais l’avènement du génie génétique humain ne reçoit pas l’attention qu’il mérite à l’heure actuelle. Les implications profondes du CRISPR et d’autres technologies en évolution rapide sont des choses auxquelles nous devrions accorder beaucoup plus d’attention. D’un point de vue stratégique, il serait bon que la résistance se manifeste le plus tôt possible. Comme nous l’avons vu avec les combustibles fossiles, une fois qu’il y a une industrie colossale et puissante derrière quelque chose, il devient beaucoup plus difficile de le contrôler.

Il semble qu’au fond, il y a une question idéologique qui sous-tend toutes ces menaces auxquelles les êtres humains sont actuellement confrontés.

Il est intéressant de constater qu’un grand nombre des fantasmes qui sous-tendent les manifestations les plus extrêmes du génie génétique et de l’IA sont le fait de gens de la Silicon Valley qui partagent un état d’esprit libertarien [Le libertarianisme, aussi appelé libertarisme, est une philosophie politique pour laquelle une société juste est une société dont les institutions respectent et protègent la liberté de chaque individu, NdT]. Ce sont essentiellement des versions branchées des frères Koch. Ils partagent avec l’industrie des combustibles fossiles une philosophie selon laquelle personne ne devrait jamais remettre en question les décisions prises par les puissants et personne ne devrait jamais entraver les affaires et l’innovation technologique.

Pendant ce temps, on dit aux gens – et on leur dit depuis longtemps – qu’ils ne sont que des individus et rien de plus que des consommateurs. Cela va à l’encontre de tout ce que nous savons de la nature humaine. Les êtres humains sont heureux lorsqu’ils font partie d’une communauté de travail, et non lorsqu’ils sont seuls en tant qu’individus essayant de prendre le contrôle de l’univers. C’est en quelque sorte l’objet de toutes ces batailles : construire une solidarité humaine contre une élite hyper-individualiste. Nous devons découvrir une fois de plus comment prendre des décisions en tant que société, plutôt que d’avoir un petit groupe de gens hyper riches qui les prennent en privé pour nous.

 

* Bill McKibben, d’abord journaliste au New York Times, est essayiste. Il est le fondateur, en 2007, de l’association 350.org, qui mène des actions à l’échelle mondiale en faveur du désinvestissement des énergies fossiles. Aux États-Unis, 350.org a ferraillé contre le projet d’oléoduc Keystone XL.