Extraits2

Extraits du sous-chapitre "Machinations occitanes" :

 

Lindsay fit signe au jeune homme qui l’accompagnait de s’avancer.

« Voici Kevin, il est chargé d’études pour le compte du CDC. Il s’est penché sur le cas Occitan et va vous présenter son rapport. »

Le chargé d’étude nous fit tout un topo sur l’Occitanie, ses importantes ressources minières en plein cœur du massif central, l’état des différentes opportunités économiques, le poids des différents marchés et tout le baratin habituel sur la nécessité de reprendre le contrôle. Il dressa ensuite les points faibles et les points forts de la gouvernance de Gabriel, ses appuis et soutiens, les éventuelles faiblesses pouvant être exploitées et ainsi de suite.

Enfin, il présenta la nouvelle société conceptualisée par Gabriel.

Son organisation était non seulement en rupture totale avec le système mais elle visait clairement à le démoder en mettant sur pieds un système censé être plus attractif et en tous points opposés : le « système inclusif » visant à limiter l’empreinte écologique des activités humaines, permettre à l’environnement de retrouver à terme une bio capacité qui était selon lui très dégradée et vivre en « symbiose avec la nature ». Bien évidemment, le tout visant à sauver l’humanité de la fin du monde, imminente selon lui.

Gabriel voulait que l'égo s’efface au profit de l'altruisme et de la communauté.

Son slogan parlait de lui-même : « plus de liens, moins de biens ».

Il s’agissait, via tout un arsenal d’arguments foireux, de justifier une certaine forme de décroissance en rupture totale avec le progrès. Une sorte de renaissance fantasmée de l’humanité. De son point de vue, les motivations n'étaient plus de posséder, d'avoir ou de prendre, mais d'échanger, de partager, et de donner. C'était cela la loi de l'inclusif, un regard porté sur le partage et la coopération, seuls à même de redonner du sens à l'existence humaine avec des principes de bio mimétisme et de soutenabilité.

Au-delà, il voulait ringardiser la société “de l'avoir”, qui désignait clairement notre système, pour la remplacer par une société “de l'être” où les motivations de chacun étaient de s'élever par le développement de ses savoir-faire et connaissances, le partage et l'échange, l'amélioration de son utilité dans la communauté, autant d'éléments permettant de retrouver « une humanité », d'obtenir une reconnaissance véritable et un sens aux actions humaines en incluant la nature et pas en étant contre elle d'où le terme “inclusif” : avec la nature, avec les autres, dans une communauté et en considérant la globalité.

Par opposition, les autres étaient les “exclusifs”, les “désaxés”, les “destructeurs” : ceux qui vivaient de la prédation et la compétition; ceux qui ne voyaient dans l'autre qu'un concurrent et qui considéraient la nature comme une ressource dont il fallait se saisir et exploiter dans un seul but qu’était le profit.

Kevin sorti alors l’un des tracts appuyant le schéma de pensée que voulait imposer Gabriel :

Societe inclusive

En outre, la production devait être localisée et fonctionner en circuits courts. Les intermédiaires étaient bannis. Les producteurs directs étaient valorisés, le principe étant l’économie circulaire.

Pour focaliser les uns et les autres sur cet objectif, tout un dispositif de parrainage et de marrainage avait été mis en place pour ancrer les comportements sur la coopération et le respect des principes inclusifs : chacun se devait d’avoir un parrain ou une marraine qui l’évaluait sur son degré de coopération et d’utilité sociale.

Ce n’était plus la consommation qui devait apporter le bonheur de l’individu mais le développement de ses capacités à partager et à être utile à la communauté. Plus un individu avait du savoir-être et du savoir-faire, plus il pouvait échanger et plus il était utile à la communauté. Son bonheur devait résulter de l’enrichissement personnel obtenu, de sa capacité d’échange et de la reconnaissance sociale afférente.

A la fin du topo fait par le chargé d’études, tout le monde se regarda médusé.

Très personnellement, je ne comprenais pas comment les gens pouvaient être motivés par ces sornettes, développer ses connaissances et aptitudes, échanger, donner, apprendre, se sentir utile dans une communauté. Ce que les gens recherchent et ont toujours recherché, c’est la notoriété, le pouvoir, la richesse. Seule l’avidité motive les gens et c’est bien pourquoi le capitalisme a pu s’imposer aussi facilement. Les gens veulent être dans le confort et je doute qu’apprendre tous les jours et devoir partager jusqu’à la fin de sa vie apporte une quelconque satisfaction !

« Au nom du dieu Nature, ce siècle marque décidemment le retour à l’obscurantisme, lança Nathan qui tira une bouffée de son cigare tandis qu’Ethan gardait le silence. On brandit le spectre de la fin du monde et les délices d’un paradis perdu et voilà ce que l’on obtient : une bonne dictature verte et liberticide ! Les gens sont vraiment dupes !

...

***

 

Extraits de "virée à Couchevel" :

 

             En octobre, Chloé eut l’idée d’une virée montagnarde à Courchevel en Savoie, tous les deux, en amoureux. Elle avait même réservé une chambre au  « Saint Joseph », l’un des hôtels les plus chics de cette station de ski. Les morceaux semblaient enfin recollés avec ma belle !

Cela faisait plus de huit ans que je n’étais pas retourné en montagne. Aller à Courchevel, dans cette station huppée et très sélecte, c’était comme un voyage dans le passé qui promettait d’être riche en émotions. La neige, le ski, la tartiflette qui nous attendra au coin du feu le soir venu… Vraiment, j’étais aux anges.

Nous arrivions le samedi 20 en fin de matinée.

Cela ne ressemblait en rien à la carte postale que j’avais en tête : la ville semblait presque désertée et beaucoup d’immeubles étaient délabrés et à l’abandon. Pour le ski, il fallait oublier : avec une température frôlant les 25 degrés, il n’y avait bien évidemment pas un seul flocon de neige à l’horizon. Le centre-ville n’avait plus rien de touristique, l’office de tourisme avait même été reconverti en centre d’approvisionnement pour les clapsés.

En arrivant au Saint Joseph, je compris de suite pourquoi Chloé avait choisi cet hôtel : c’est le seul qui restait d’ouvert… Je commençais sérieusement à me demander ce que nous faisions dans ce fourbi.

Un homme d’une cinquantaine d’année nous accueilli avec un large sourire :

« Chloé, que je suis content de te revoir ! Et j’imagine que c’est ton ami Max ?

- C’est bien moi, répondit-je, tout surpris de voir qu’ils se connaissaient.

- Je vous préviens de suite : le SPA et le hammam ne fonctionnent pas. Mais nous avons de l’eau potable et notre bar reste fourni »

Bien qu’un peu désarçonné par sa remarque, je décidais de ne pas relever et nous le suivions à l’intérieur de l’hôtel. Celui-ci avait un côté chic et glamour et, en allant à notre chambre, nous passions par un salon aux couleurs boisées où deux anglais étaient en train de boire un verre, assis dans de confortables canapés. Arrivés à notre chambre, Chloé s’allongea sur le lit et je pris une bière dans le minibar qui se trouvait là.

« Je ne m’attendais pas à ça Chloé… Et c’est qui ce type ?

- C’est Jean-Christophe, une vieille connaissance des States que j’ai revu il y a cinq mois.

- Décidément, tu es plein de surprises… Et  quelle est la suite du programme maintenant ?

- On se pose un peu, puis on mange un bout avec eux.

- Avec eux ?

- Oui, lui et sa femme, Victoria. »

Une demi-heure plus tard, nous nous retrouvions dans la salle du restaurant où nous attendaient déjà le dit Jean-Christophe et sa femme, qui semblait avoir le même âge que lui. Hormis les deux anglais, qui venaient de prendre place à une autre table, il n’y avait personne d’autres.

« Vous n’avez pas beaucoup de clients, c’est toujours comme cela ?

- Depuis que la station a fermé il y a huit ans, depuis qu’il n’y a plus de neige oui. Parfois, ça tombe un peu mais ça ne reste pas très longtemps avec ces températures, me répondit-il. Il reste encore quelques anglais qui résident de façon permanente dans la ville alors nous arrivons tant bien que mal à faire notre beurre avec. Mais des touristes… vous êtes bien les premiers que je vois depuis un bail !

- Chloé me dit que vous vous connaissez depuis les Etats-Unis ?

- Oui, je travaillais pour BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde. J’étais en poste à Irving là où j’ai rencontré Chloé. Mais avec la montée en puissance d’Aladdin, beaucoup de gestionnaires de portefeuilles, comme moi, se sont vus proposés la porte.

- Aladdin ?

- La plate-forme d’intelligence artificielle de Black Rock. C’est elle qui gère les investissements. Chaque jour, c’est l’équivalent du PIB américain qui transite par ces algorithmes de malheur. Du coup il n’y avait plus de raison d’être pour les analystes humains. Je suis donc retourné en France, où j’ai acheté cet établissement en 2020. Il y avait encore un peu de neige et encore des touristes qui s’illusionnaient sur la carte postale, comme moi… Mais avec la crise économique et la grande panique du début des années vingt, les touristes ont disparu… Comme la neige. C’est à cette époque que j’ai rencontré ma femme Victoria, une anglaise qui avait décidé de fuir l’Angleterre.

- A cause de la crise économique ?

- A cause de beaucoup de choses, répondit la femme avec un accent anglais prononcée. Le brexit, la crise économique qui a suivi, les émeutes et les pillages, l’emballement climatique… Comme beaucoup de personnes aisées, je pensais trouver une sorte de refuge ici… à l’abri, loin des grandes villes, et en altitude pour échapper à la chaleur !

- Mais on s’est planté en beauté ! balança l’homme laissant éclater un rire nerveux. C’est la terre entière qui se transforme en étuve et, quel que soit la latitude, la chaleur règne partout ! Il n’y a plus d’eau potable, toutes les nappes phréatiques sont à sec, plus rien ne pousse. Je ne vous dis même pas ce que nous coûte l’approvisionnement en eau potable ici ! »

Il prit alors la bouteille d’eau devant nous et nous servi un verre.

« Voyez-cette eau ? C’est de l’eau de pluie récupérée, filtrée et bouillie. Voilà à quoi nous en sommes réduits ! Et regardez cette étendue creuse et asséchée en contrebas… il s’agissait d’un lac il y a encore dix ans. A l’époque, il y avait même des poissons !

- Et aujourd’hui il n’y en a plus nulle part, surenchérit sa femme. Mais on continue à nous raconter qu’il y en a, que ça va s’améliorer, que chaque année est exceptionnelle… Pareil pour la station et la neige… On se racontait tous des histoires, nous comme les touristes qui continuaient alors à affluer.

- Mais pourquoi n’avez-vous pas anticipé et n’êtes pas partis ailleurs ? » demanda Chloé.

La femme éclata de rire.

« Vous savez, c’est toujours pareil… malgré tout ce que l’on nous dit, tout ce que l’on observe, un homme ne croît véritablement à la catastrophe que lorsqu’elle arrive… On ne l’anticipe jamais car nous sommes tous piégés par nos histoires. On se dit forcément que ce n’est pas pour nous, que l’on encore le temps… Et puis il y a encore les actualités qui tournent à la télévision, des nouvelles séries sur Netflix…Comment imaginer que tout va s’effondrer dans un tel contexte ?!... Personne ne peut imaginer la catastrophe ! Soit les gens sont trop occupés, soit ils sont dans la peur et dans la dépendance mais, dans les deux cas, cela les empêche de réagir à temps et à anticiper… Et puis on nous présente cela sous une certaine normalité, avec toutes les informations insignifiantes à côté alors ça passe comme ça, sans en avoir l’air…

- Je croirai entendre Liam, notre expert en neurosciences, observa Chloé

- Ma femme a un doctorat en psychologie, elle n’est pas tombé de la dernière pluie !

- Lorsque j’étais jeune, j’avais hâte de retrouver l’été, reprit la femme en soupirant. Aujourd’hui, c’est ce que l’on redoute tous. C’est dramatique ce qui se passe ! »

La discussion commençait sérieusement à m’énerver. A croire que Chloé prenait un malin plaisir à me faire rencontrer des collapsos qui voyaient la catastrophe partout, probablement pour justifier leurs échecs ou leur manque d’ambitions. Je ne voulais pas gâcher mon week-end avec ces conneries dont je n’avais rien à branler.

« C’est malheureux mais les innovations se poursuivent. Et il y a encore des gens qui réussissent. J’en suis la preuve vivante. Il faut avoir foi en la science et dans le progrès, dis-je.

- Le progrès !? s’exclama l’homme en me lançant un regard moqueur. Une course à la destruction vous voulez dire ! Si progrès il y a, il n’est réservé qu’à une petite élite. Pourquoi croyez-vous qu’ils sont en train de tuer les classes moyennes et les pauvres si ce n’est pour confisquer et s’accaparer un maximum de ressources pour leur propre survie ?!

- Vous y aller un peu fort là… N’est-ce pas un peu complotiste ?

- Mais regardez le rationnement ! Chaque mois, il y a un peu plus de merde mise dedans. Les gens rationnés chopent tous des cancers dès la trentaine et très peu passent le cap de la quarantaine. Dans un monde où la nourriture et l’eau potable manquent cruellement, je ne vois là qu’une stratégie parfaitement délibérée et orchestrée, il ne faut pas être naïf ! Tuer un maximum de gens pour la survie d’un petit nombre, voilà où le progrès nous mène ! … C’est comme ce virus H5N7, encore une de leur combine ! Je parie qu’ils font cela pour contrôler davantage les populations, par peur qu’elles se révoltent devant la baisse graduelle du rationnement et pour aller plus en avant dans cette stratégie ! Tout ça pour préserver leur fichue croissance et leurs dividendes !»

Ce que j’avais imaginé comme week-end romantique était en train de se transformer en cauchemar inattendu. Encore une fois, je devais faire les frais de discours particulièrement négatifs.

Ça s’annonçait mal pour la suite.

***

 

         En ce 25 décembre 2033, le temps était particulièrement pollué même si l’air était respirable et la température supportable avec ses 27 degrés. Le débit du Rhône était très faible et son niveau avait tellement diminué que la navigation sur le fleuve était devenue impossible dès le mois de mai.

A cause des vents violents, la passerelle du collège, qui reliait le sixième arrondissement à la presqu’île, n’avait jamais été reconstruite. La presqu’île était devenue une ville privée avec accès contrôlés. A l’est, c’était la ville des miséreux, des sans dents, des migrants, des biologiques ou des diminués. Mais Lyon, avec ses 400 000 habitants et sa banlieue de 1,5 millions d’habitants restait la capitale économique du pays et de loin la ville la plus populeuse et la plus productive.

La situation sociale du pays était plutôt stabilisée. Aux quatre coins du pays, le contrôle social s’appuyait sur une habile politique de fournitures de vivres, vaccins et soins de première nécessité en échange de contributions productives..

Le simulacre du H5N7 avait parfaitement fonctionné et avait amené la plupart des gens à se faire greffer les régulateurs biomédicaux censés les rééquilibrer et mettre fin à leurs désarrois psychologiques et autres troubles neurologiques.  Effet de conformisme oblige, rare étaient les personnes qui n’avaient pas de régulateur. Comme les mises à jour étaient trimestrielles et qu’elles ne pouvaient être effectuées que si la personne était sous couverture sociale, c’était même devenu un moyen subtil d’empêcher toute révolte et d’assurer un contrôle social minimal…

Le rationnement était partout devenu tarifé obligeant les gens à travailler. Il ne suscitait plus aucune critique. La participation communautaire était maintenant bien intégrée dans les esprits.

Les migrants arrivaient toujours en flux continu, quittant leurs pays en proie aux famines, guerres ou rendus inhabitables par les affres du climat. Ils constituaient maintenant, et partout dans l’Europe, l’essentiel de la force de travail, une force de travail à bas coût.

Les campagnes étaient de plus en plus en proie à des bandes vivant de pillages ou de rançonnage qui avaient quitté les banlieues du fait de l’extrême pauvreté qui y régnait pour tenter leurs chances en zones rurales : mais peu survivaient car les campagnes, hormis les quelques complexes privés ultra-sécurisés qui s’y trouvaient, étaient délaissées. Comme un clin d’œil à l’histoire, on les désignait sous le terme générique des bagaudes : c’était, dans l'Empire romain, le nom donné aux bandes armées de brigands, de soldats déserteurs, d'esclaves et de paysans sans terre qui rançonnaient le Nord-ouest de la Gaule.

Les villes privées et sécurisées virent le jour comme autant de bunkers réservés aux gens qui en avaient les moyens. Il n’y avait plus de classes moyennes seulement des très riches et des très pauvres. Course à la rentabilité oblige, ou simple sélection naturelle, c’était une logique imparable.

Sur le plan international, les conflits s’étaient étendues à l’Afrique et à l’Asie : la guerre sino-américaine, via des pays interposés, faisaient rage pour le contrôle des ressources et des minerais rares tellement utiles aux nouvelles technologies.

Outre-Atlantique, les conflits interethniques ravageaient les Etats-Unis. Des purges étaient régulièrement organisées, sous couvert d’opérations de sécurisation menées par des entreprises de sécurité privée. Don Trump fut réélu sur fond d’insécurité et en abusant de la stratégie très classique du « moi ou le Chaos », stratégie d’ailleurs utilisée par bon nombre de chefs d’Etats qui voyaient là un moyen subtil pour se faire réélire indéfiniment tout en prenant le soin d’alimenter le dit chaos.

En Amérique du sud l’Amazonie fini par disparaître complètement pour laisser place à d’immenses champs de cannes à sucre, nécessaires à la production de biocarburants. Grâce à ses territoires et à ses ressources, le Brésil était devenu une puissance majeure à côté de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis.

Au proche orient, la Turquie avait rendu les armes et retiré ses troupes de Grèce. Il avait fallu pour cela atomiser Istanbul mais la destruction de cette dernière avait, par la même occasion, fermée le détroit du Bosphore et l’afflux illégal de migrants climatiques par cet axe et, par là même, toutes possibilités de chantage par le gouvernement d’Ankara.

Plus au sud, les Emirats Arabes Unis s’étaient effondrés pendant l’été 33 à l’occasion d’un black-out électrique prolongé qui leur fut fatal : les gens, habitués à des vies artificielles climatisées ou tout était importé, de l’eau potable jusqu’au moindre aliment, revinrent mortellement à la réalité sous des températures frôlant les soixante degrés. Les pays avoisinants, dans une pure logique de prédation, en profitèrent pour mettre la main sur ce qui était devenus un vaste amas de matériaux prêts à être recyclés.

Partout la pollution des sols et de l’air atteignait des records ce qui permit d’accélérer la dépopulation mondiale, déjà bien entamée par les famines et épidémies sans parler des aléas climatiques extrêmes. Mais cela ne concernait fort heureusement que les classes populaires sous l’effet d’une espérance de vie rabaissée et d’une stérilité record alimentée par les effets combinés de la malbouffe et de la pollution. C’était quelque part salutaire et cela prouvait au moins une chose : le libéralisme, même dans ses conséquences les plus néfastes, permet toujours une certaine régulation entre l’offre et la demande.

Pour autant, il n’y avait toujours pas eu de « fin du monde » ou d’arrêt brutal de la civilisation. Il n’y avait pas eu d’extinction et les rebellions étaient devenues rares, sans doute sous l’effet des peurs et nombreuses violences de l’époque. Certes, le climat était devenu fou, les incendies fréquents et généralisés, tout comme les fortes vagues de chaleur, mais la planète était toujours là.

L’économie et les enjeux de pouvoir reposaient plus que jamais sur l’accès aux ressources clefs et une nouvelle frontière se dessinait, un nouveau terrain de jeu susceptible de relancer les appétits, celui de l’exploitation des océans, donnant réalité aux prédictions de Milton, le président de la Guilde, lors de son fameux discours de Chambord quelques années plus tôt. Si la plupart des marchés s’étaient effondrés, la croissance restait boostée par la santé excellente des marchés de luxe : thérapies géniques, réalité virtuelle, hôtels aquatiques et spatiaux, cités marines de luxe… L’exploitation des ressources terrestres était maintenant destinée à permettre la construction d’infrastructures sous-marines nécessaires pour l’exploitation des ressources sous-marines. L’économie était ainsi tirée par 0,3% de la population mondiale et cela suffisait à faire notre bonheur et nos profits.

Il y avait donc toujours des ressources et richesses à exploiter, des pays en compétition, des enjeux de pouvoirs… Il y avait encore du business à se faire et moi j’étais toujours le Cardinal.

***

Extraits de "Dialogues de sours à Versailles" :

 

           Le lendemain, le sourire aux lèvres, je désignais le professeur Hertzinger comme Président du Haut Conseil pour le Climat et le soir même je pris un verre avec Liam dans un pub à Versailles où l’on avait nos habitudes. J’avais besoin de décompresser : ce vieux fou de Vanjocivi avait plombé l’ambiance et pourri ma semaine.

« Il est grave quand même, dit Liam après avoir lu le courrier que j’avais reçu de Vanjocivi. Je comprends mieux pourquoi il n’a jamais progressé.

- C’est certain que ce n’est pas avec sa mentalité qu’il va réussir. Au fond, il fait partie de ces gens qui manquent d’ambition et de courage. C’est un looser voilà tout. Le gars dramatise tout et n’a pas confiance au progrès.

- Au fait, j’ai adoré ta phrase Max

- Laquelle ?

- « Votre propagande de peur et votre morale culpabilisante ne sont que des manifestations perverses de votre échec », la phrase que tu as sorti à l’attention de Vanjocivi, c’est freudien non ? demanda Liam avec un regard espiègle, le genre de regard qu’un maître fait à son élève, certain qu’il a bien enregistré ses leçons.

- Je ne sais pas…  C’est sorti comme cela, d’un seul trait. Le génie dans l’action sans aucun doute ! Et ça m’a fait du bien. Je n’en peux plus de ces illuminés et de ces loosers. Tu vois, ils essayent de nous faire culpabiliser par tous les moyens car, eux-mêmes, sont trop frustrés car ils n’ont pas réussis. En fait, c’est comme une forme de vengeance, n’ai-je pas raison ?

- Mais carrément, acquiesça Liam. Si on les écoutait on devrait tous vivre dans la pauvreté !

- C’est ce que disait Milton, le Président de la Guilde, lors de son fameux discours de Chambord. Il avait évoqué cette manière que les perdants ont de nous culpabiliser. Et c’est pourquoi il avait insisté sur le fait de ne jamais renoncer, de toujours aller de l’avant. Il avait bien raison !

- Au moins, cela aura eu le mérite de démasquer cet imposteur de réfractaire qu’est Vanjocivi. Vas-tu le poursuivre ? me demanda Liam.

- J’ai demandé à ce qu’il soit fiché, oui. »

Dans les trois mois qui suivirent, tout en alimentant également les sentiments d’injustice et l’idée d’indépendance du Berry, je mettais au point avec l’Agence toute une propagande en bonne et due forme pour « contrer » le mouvement indépendantiste bourguignon.

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, nous dénoncions les velléités indépendantistes de la Bourgogne en insistant plus particulièrement sur l’ineptie de l’idée même d’une identité bourguignonne : cela avait le mérite de tromper le Président et de le rassurer dans notre bonne foi à vouloir combattre ce mouvement… Sauf que dénoncer la stupidité d’une idée revient à déconsidérer toutes celles et tous ceux qui se situent en Bourgogne ce qui alimente le sentiment de colère et amène à accroître la sympathie même pour la cause identitaire et indépendantiste.

Ce contre quoi tu luttes se renforce… Toujours. 

Nous dénoncions ensuite les arguments utilisés, notamment le fait que les impôts perçus en Bourgogne servaient principalement à financer les infrastructures en île de France. Mais au lieu de présenter des chiffres rationnels, nous insistions sur l’intérêt général de cette démarche, pour des raisons « économiques » certaines. L’effet indirect de cette propagande grossière était bien évidemment de rendre visible la propagande : comme le disait Goebbels, « la propagande cesse d’être efficace à partir du moment où l’on sait qu’il s’agit de propagande ».

Mais cette tactique avait un autre effet, beaucoup plus insidieux : celui de renforcer la perception d’une élite parisienne arrogante envers la province et sa volonté de capter à son profit, et par tous les moyens, la plus grosse partie des ressources et richesses. Le résultat de cette démarche devait amener les populations les plus sceptiques à l’autonomie à se joindre du côté des indépendantistes.

***